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Etranges rencontres

5 min

Il est d’étranges rencontres. Un jour, une attachée de presse spécialisée dans le cinéma appelle la critique Florence Colombani, pour lui “demander, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde : « Je peux donner ton numéro à Jean-Luc Godard ? Il cherche une journaliste pour jouer dans son prochain film. » Elle dit « oui », et la suite est racontée dans un article paru dans Vanity Fair. L’avant-veille de son rendez-vous à Rolle, Jean-Paul Battagia, l’assistant de Godard lui envoie “par mail [son] texte pour ce film intitulé Adieu au langage. Une petite vingtaine de lignes. Mais un dialogue avec Godard en personne. « Vous pouvez faire le dessin d’une croix, doit-il [lui] ordonner tout en peignant à la gouache. Pas la simple croix du Christ, la croix de Lorraine. Une grande et une petite, mais la petite est grande aussi. – C’est quoi la petite ?, s’inquiète, égarée, la journaliste [qu’elle est] censée interpréter. – La souffrance. – Et la grande ? – L’autre monde. » A la gare de Genève, [Florence Colombani] avise une femme qui tient un panneau « JLG » : elle est chargée de [la] conduire chez le cinéaste. En chemin, elle [la] met en garde : M. Godard n’aime que les gens intelligents. Mais comment savoir si l’on est assez intelligent pour lui ? C’est simple, [lui] répond-elle. Si vous l’êtes, il parle sinon, il garde le silence. Voilà qui risque de compliquer les choses, [se dit-elle]. Comment [fera-t-elle] s’il refuse de [lui] parler ? Il y a quelques années, Richard Brody, le critique du New Yorker, avait traversé l’Atlantique pour effectuer le pèlerinage en Suisse : le lendemain de son premier entretien, il trouva un mot d’adieu collé sur la porte d’entrée. Jean-Paul Battagia [l’] accueille. Il [la] fait entrer dans le salon-cuisine, puis [lui] indique l’escalier, au fond. [Elle gravit] lentement les marches qui [la] mènent à Dieu. La petite pièce, un bureau, est jonchée de livres et enfumée par son cigare. Le voici enfin, en chair et en os. Le visage a vieilli, les cheveux sont en bataille. [Il] ressemble à un grand-père un peu négligé, avec un pull-over bleu et des doigts jaunis par le tabac. Derrière les grosses lunettes, le regard pétille. [Elle se] présente, il [la] salue : « On va y aller. » […] Cruelle désillusion [pour les rêves d’actrice de la critique de cinéma] : ce que Godard veut filmer, ce sont [ses] mains. [Ils sont] face à face. Il peint sur du papier blanc et [elle doit] tremper un stylo-plume dans un encrier puis tracer une croix. […] Encore et encore, le maître [lui] fait refaire la croix. […] Au moment de terminer la croix, [elle doit] annoncer : « J’arrive en bas. » Autrefois grave, la voix de Godard est désormais sépulcrale. Quand il [lui] dicte cette réplique, il lui donne une couleur métaphysique. « Arriver en bas », chez lui, c’est pénétrer les entrailles de la Terre, entrer dans la chair de l’au-delà. Problème : prononcé par elle, la phrase perd soudain sa mystique. Plus Godard la corrige, plus [sa] voix se fait légère, plus « j’arrive en bas » sonne comme une annonce d’hôtesse de l’air. Dieu s’amuse de [son] calvaire : « C’est bientôt fini. » Après une énième prise, il se met à farfouiller dans ses DVD pour [lui] faire un cadeau. [Elle] esquisse un sourire en voyant le titre : Une bonne à tout faire. [Elle a] compris. Sans rechigner, [elle] prononce [son] vingtième « J’arrive en bas » d’affilée. […] Au moment de repartir, il [la] prend par les épaules, [lui] souhaite un bon retour et [lui] claque une bise sonore. [Elle] balbutie des remerciements et [s’en va], les doigts maculés d’encre, les vêtements imprégnés d’une odeur de havane. On ne trouble pas impunément le silence de Dieu” , conclut-elle.

Tout aussi mystérieuses et marquantes sont les rencontres avec Bill Murray, à qui le magazine Snatch , passé mensuel, consacre sa couverture et un long et passionnant portrait signé Romain Blondeau. Le “dernier aventurier du cinéma américain aurait dû devenir la star la plus connue et la mieux payée de son temps , écrit-il. Au lieu de quoi, l’acteur a préféré vivre : traîner dans la rue, parcourir le monde, rencontrer des inconnus et tenter le maximum d’expériences.” « La clé du succès de Bill, explique le cinéaste John McNaughton, avec qui l’acteur a tourné trois films (dont Sexcrimes en 1998), c’est la familiarité. Il n’a pas les attributs des stars de cinéma, c’est un mec ordinaire, qui a toujours détesté les prétentieux, ceux qu’il appelle “les péteux”. Au lycée, on avait l’habitude de parler de “cool nerds” à propos de gars comme Bill. » “Et cette image de « mec ordinaire » s’est peu à peu renforcée avec l’apparition ces dernières années d’un phénomène étrange : les « Bill Murray Stories ». Publiées sur des forums ou des sites consacrés, ce sont des anecdotes plus ou moins vérifiables, plus ou moins fantasques, qui détaillent des rencontres de fans anonymes avec Bill Murray. Exemples ? Une certaine Sara rapporte son expérience sur un forum : « Aujourd’hui, j’étais en train de manger au McDo à Times Square, quand quelqu’un s’est pointé derrière moi et m’a piqué une frite. Je me retourne et là je vois Bill Murray. Il me regarde et dit : “Personne ne te croira, tu sais.” » Sur le site américain theCHIVE, un certain Mike raconte, photos à l’appui, sa soirée karaoké improvisée avec l’acteur, quinze minutes seulement après l’avoir croisé dans un bar. Au site du quotidien The Telegraph, une jeune Norvégienne explique quant à elle sa nuit avec Bill Murray : rencontré par hasard, l’acteur l’aurait accompagnée dans une soirée étudiante où il aurait bu quelques vodkas et fait la vaisselle avant de partir. Et l’on ne compte plus les histoires de ce genre sur Internet : Bill Murray a été vu en train d’essayer de voler une voiturette de golf à Stockholm, servant des verres aux clients d’un bar à Austin ou récitant un poème à des ouvriers de Manhattan… […] Vraies ou fausses , analyse Snatch, ces histoires disent au moins une vérité sur Bill Murray : sa manière unique d’appréhender la vie comme une sorte de défi permanent, de tout essayer, de rester sans cesse connecté aux autres et à son environnement…” Et c’est ainsi que Bill Murray est grand !

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