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Faux culs et vraies putes

7 min

Alors qu’est sorti mercredi dernier en salle le quatrième épisode d’une série particulièrement représentative de ce courant, Télérama , sous la plume de Cécile Mury, s’est intéressé à la comédie américaine contemporaine, dans sa tendance gaudriolesque et graveleuse. “Conversation entre une jeune fille et un gentil trentenaire , raconte la critique de Télérama . Elle est vierge et lui confie qu’elle a l’intention de le rester, pour le moment, en attendant « le bon ». Il la félicite. De quel film s’agit-il ? D’une bluette des années 1950 ? Pas du tout. La scène se passe dans American Pie 4 [puisque c’est de lui qu’il s’agit]. Mais oui, le dernier-né de la fameuse série de comédies potaches ultra débridées. Certes, ce n’est qu’un tout petit dialogue, au milieu d’un déferlement de gags graveleux. Mais c’est un indice. Une vérité cachée derrière le grand trompe-l’œil que déploient les comédies hollywoodiennes depuis quelques années. De loin, en effet, ça ressemble à une liberté (sexuelle) bien conquise depuis le code Hays, célèbre règlement de censure puritain, disparu depuis 1966. Dans les romances, on ne parle que de ça. Entre amis, entre amants, entre collègues. Et le plus crûment possible, avec l’insistance d’un gamin tout fier de savoir des gros mots. A tel point qu’on a parfois l’impression que les dialoguistes cherchent à chaque ligne un nouveau substantif pour désigner, en vrac, les parties génitales de monsieur, de madame, ou les différentes positions de leurs ébats. Il est rare que le cinéma européen, même le plus torride, utilise à tout bout de champ les mots vagin, pénis, voire « parois utérines », comme dit Ashton Kutcher à Natalie Portman dans Sex Friends. Bref, une logorrhée quasi médicale que, depuis notre vieille terre gauloise, on a bien du mal à trouver sexy. Il y a tromperie sur la marchandise , estime la critique de Télérama , et ce, dès l’une des premières scènes vraiment « coquine » du genre, en 1989. Dans Quand Harry rencontre Sally, Meg Ryan simule un orgasme devant toute une salle de restaurant. Par ailleurs très drôle, la séquence sonne comme un aveu : il ne s’agit pas de représenter une sexualité épanouie, mais de faire semblant.

Si le sexe est partout, l’érotisme et la sensualité sont, eux, inexistants. Faire l’amour est une activité hygiénique, une sorte de sport qu’on pratique à deux pour garder la forme. Dans Sexe entre amis, Justin Timberlake compare d’ailleurs la chose à une bonne partie de tennis. Dans ce film, comme dans Sex Friends ou dans Love et autres drogues (avec Jake Gyllenhaal et Anne Hathaway), le scénario est quasi identique, et diablement révélateur : un homme et une femme passent un accord, comme on prend rendez-vous chez le kiné. Rien que de l’exercice, surtout pas de sentiments. Bien sûr, l’amour, toujours, les guette au coin de l’oreiller. Mais il est servi à part, comme quelque chose de trop pur pour être mélangé aux impératifs du corps. Drôle de tartuferie à l’envers : si les puritains de jadis planquaient leurs désirs derrière un masque vertueux, Hollywood fait aujourd’hui tout le contraire. Les poses affranchies, féministes, les dialogues décomplexés, ne sont là que pour déguiser un discours normatif en faveur de l’institution du mariage, de la fidélité, des valeurs familiales. Même American Pie 4 n’échappe pas à la règle : certes, on y voit quelques… organes – une audace rare dans un cinéma où le moindre bout de sein peut vous faire perdre le public familial. Mais de transgression morale, point : on frôle l’adultère, mais l’on n’y cède pas. Même destin bien tracé pour les « sex friends » qui finissent tous monogames. Quand l’amour arrive, il n’est plus question de libertinage. Dans le récent Target, Reese Witherspoon fait mine de désirer deux hommes en même temps. Encore un faux-semblant : au final, non seulement elle n’en élit qu’un seul, mais c’est, heureux hasard, celui avec lequel elle a déjà couché. Même la délurée Sarah Jessica Parker de Sex and the city finit par convoler. Dès lors, toute sexualité différente – le copain homo, l’irréductible cavaleur, la dévoreuse d’hommes – n’est qu’un alibi, pour mieux consolider le trompe-l’œil.“

C’est à ce genre d’article qu’on voit que Télérama a beaucoup changé, depuis l’époque où l’Office Catholique Français du Cinéma y décernait des carrés blancs aux films jugés obscènes. La critique de l’hebdomadaire culturel en recherche de vraie transgression morale devrait s’intéresser à un sous-genre, beaucoup plus franc du collier, repéré au Mexique par le site Rue89 , le « narco-cinéma », un genre qui, selon un vendeur spécialisé d’Austin, au Texas, se caractérise par quatre ingrédients : de l’ultra-violence – des dealers sexy – des flics pourris – et des pick-up. “Pourquoi les pick-up ? A cause du film La Camioneta Gris, réalisé en 1990 par José Luis Urquieta, devenu un classique du genre. Il a d’ailleurs fait des petits : La Hummer Negra, La Durango Roja, etc. […] La culture de la drogue a infiltré tous les pans de la société mexicaine , estime Rue89 , mais au-delà de l’aspect culturel, l’une des explications du succès populaire du narco-cinéma, dont les productions sortent directement en DVD, est aussi dû au prix de la place de cinéma. Hugo Villa, du Fidecine Film Fund, précise : « 18% de la population va voir des films au cinéma tandis que 82% ne peut se le payer. » A deux heures de Mexico, rencontre à 3 000 mètres d’altitude avec Mario Almada, le « John Wayne du Mexique », qui a plus de mille films au compteur. Quand on lui pose la question du financement de ces films à bas budget par les narcotrafiquants, l’acteur est prudent et explique qu’il n’a « jamais essayé de savoir s’ils étaient des trafiquants, parce que ce sont des gens sympas. » Mais avec Jorge Reyno, une star du narco-cinéma pour ses rôles de méchants, la parole se délie : « J’ai tourné de gros films avec des narcotrafiquants. J’ai jamais balancé personne, c’est pour ça que je suis encore en vie. » Un film bien fait à la sauce narco-cinéma coûte entre 40 000 et 50 000 dollars. Le script est écrit en trois jours, une semaine et demie pour la pré-production, deux semaines de tournage. En cinq semaines, le produit fini arrive sur le marché. Jorge Reyno précise : « Les gardes de sécurité, les flics, les mecs bourrés, les tueurs à gages, tous les gens de la pègre bossent avec nous. Tout est véritable. La pute est une pute, le flic est un flic, et le dealer est là, aussi. »

Il est toujours bon de savoir à qui on a vraiment affaire…

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