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Faux semblants sur Internet

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Le prix Nobel de littérature, j’aurai l’occasion d’y revenir ici, a donc été décerné hier au Chinois Mo Yan, déjouant (comme toujours, vous me direz…) les pronostics en ligne. “L’information circule [pourtant] souvent en avant-première sur le site curieusement bien informé de la société britannique de paris Lardbrokes. , notait mercredi Nathalie Crom dans Télérama. Voici plusieurs fois que le pronostic des parieurs sur lardbrokes.com se réalise. Après Herta Müller en 2009, Mario Vargas Llosa en 2010, Tomas Tranströmer en 2011 – Bob Dylan, longtemps donné gagnant, avait été doublé par le poète suédois une heure avant l’annonce officielle –, [c’était] Haruki Murakami qui cette année [tenait] la corde, au moment où [notre consœur en Dispute bouclait] ces lignes. Suivi par le Chinois Mo Yan (quand même !), le Britannique William Trevor et… Bob Dylan – oui, encore lui.” “Bob Dylan, le marronnier de l’automne” , écrivait L’Express

Les écrivains ont donc tout lieu de ne pas croire ce qui s’écrit sur Internet, surtout quand ça les concerne, voir la mésaventure arrivée à l’autre éternel prix Nobel putatif, Philip Roth. “Cet été , raconte Erwan Cario dans Libération , l’écrivain croit déceler une erreur sur la page Wikipédia consacrée à son roman La Tâche. Y est rapportée la thèse du critique Charles Taylor : le personnage principal aurait été inspiré par la vie d’Anatole Broyard, journaliste du New York Times. Roth missionne alors son biographe, qui utilise la fonction « éditer », accessible à tous les internautes, pour effacer le passage en question, avec pour seule justification : « J’ai supprimé la référence à Broyard à la demande de Philip Roth. Je suis son biographe. » La modification est annulée dans la minute par un administrateur : « Est-ce vérifiable ? » Vingt minutes plus tard, nouvelle tentative. Même sanction. Pire, un nouvel administrateur rajoute plusieurs références sur la thèse Broyard venues cette fois du New York Times. En réponse, Philip Roth se fend d’une longue lettre ouverte expliquant qui avait vraiment inspiré son œuvre. Et les observateurs de s’offusquer : comment Wikipédia ose-t-elle contraindre un des plus grands écrivains contemporains à s’abaisser à cet exercice ? N’est-il pas le mieux placé pour savoir ? Il fallait, c’est une évidence, le croire sur parole. Mais Wikipédia est un objet complexe , rappelle le journaliste de Libération . Dans ses principes fondateurs, ceux-là même qui ont permis à un projet aussi délirant de devenir en une décennie un inestimable pilier d’Internet, on trouve la citation des sources. « Il est nécessaire d’indiquer d’où proviennent les informations données […] pour que chacun puisse vérifier si l’article les rapporte correctement. » En d’autres mots, il ne faut pas faire confiance à Wikipédia. L’information doit être vérifiable, non pas par un administrateur qui aurait réussi à s’assurer de l’identité de son interlocuteur, mais par le lecteur. La rigidité reprochée à Wikipédia n’est donc que la marque de sa modestie : elle n’est pas elle-même une source d’information.

La page est donc, depuis, à jour. Philip Roth, par son texte, a enrichi l’encyclopédie. Mais l’article continue d’évoquer la théorie des critiques littéraires concernant Anatole Broyard. Même si celle-ci était fausse, et c’est sans doute le plus important depuis le début de cette histoire, son existence est une information sur laquelle l’écrivain n’a aucun droit.”

Et encore Philip Roth avait-il agi à visage découvert, contrairement au mystérieux internaute qui “répandait sur le site de vente en ligne Amazon.co.uk des éloges extatiques des thrillers du Britannique R.J. Ellory et des commentaires acerbes sur les romans de ses rivaux Mark Billingham et Stuart MacBride , comme l’a raconté Macha Séry dans Le Monde des Livres . Certes, il n’y avait pas mort d’homme. Mais l’écrivain Jeremy Duns fut suffisamment intrigué pour se mettre en chasse et pister sur la Toile le responsable, qui se dissimulait derrière deux pseudonymes, Nicodemus Jones et Jelly Bean. Sa traque s’acheva le 2 septembre et son résultat fut aussitôt communiqué via Twitter : le coupable était R.J. Ellory himself. Oui, oui, le romancier à succès, le bienheureux qui a déjà écoulé plus d’un million d’exemplaires, l’auteur de Vendetta et des Anges de New York, dénigrait ses confrères et célébrait son propre talent, se qualifiant de « génie magnifique ». Bien sûr, il y eut contrition, pénitence. En butte au scandale, Ellory est allé à Canossa, arguant d’un « manque de discernement ». Pas de quoi calmer la blogosphère et apaiser l’ire de la puissante Crime Writers’ Association, qui compte 600 membres en Grande-Bretagne. Dans une lettre rendue publique, 49 plumes éminentes, parmi lesquelles Ian Rankin, Jeremy Duns et Val McDermid, ont dénoncé cette pratique « honteuse » et « frauduleuse », mettant les lecteurs en garde et expliquant que l’utilisation généralisée de « fausses identités » causait des dommages incalculables à l’édition. « De nos jours, un nombre croissant de livres sont achetés, vendus et recommandés en ligne, et la santé de ce passionnant écosystème dépend entièrement de conversations libres et honnêtes entre les lecteurs. »

Une fois ouverte la boîte de Pandore, d’autres accusations ont fusé. Sur son blog, le Nord-Irlandais Stuart Neville, auteur de romans policiers ( Collusion, dont nous avions disputé le 7 septembre), s’en est pris à son compatriote Sam Millar, lui reprochant de lui avoir fait le même coup sur Amazon. Sam Millar a protesté de son innocence. En d’autres temps, un duel aurait tranché la querelle. Si ces petits règlements de comptes entre amis ne manquent jamais d’étonner le néophyte, le procédé lui-même est monnaie courante sur Internet. L’historien britannique Orlando Figes avait admis en 2010 y avoir eu recours. Sous anonymat, il s’était fait son propre publiciste. Interviewé récemment par le New York Times, Liu Bing, un expert en exploitation de données à l’Université de l’Illinois, a mis en évidence que 60% des critiques postées sur Amazon.com étaient assorties de 5 étoiles, 20% de quatre étoiles. En somme, deux livres sur trois sont qualifiés de chef-d’œuvre. […] Le statisticien, qui a étudié le corpus de 2008, estime qu’un tiers des avis de lecteurs sont contrefaits, écrits par les auteurs eux-mêmes ou leur entourage. Nul doute qu’en quatre ans le phénomène a pris de l’ampleur, eu égard à la courbe inflationniste de l’autoédition (300 000 titres en 2011 selon Bowker) qui pousse à sortir du lot, coûte que coûte. Des sites de critiques ou d’actualité de l’édition offrent aux écrivants des services payants afin de promouvoir leurs ouvrages par des campagnes multimédias. […] Jadis, au théâtre, on appelait cela « faire la claque ». On savait quels étaient les commanditaires et qui étaient les hommes de main.”

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