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Fermer les yeux

5 min

“S’il fallait se défier de cette rentrée littéraire 2014 – une rentrée de bonne facture –, c’est […] parce que les livres et leurs auteurs, à quelques exceptions près, ne nous parlent guère de la France , regrette Maurice Szafran dans son éditorial du Magazine Littéraire d’octobre, titré « La France hors champ » . Le plus fréquemment, nous restons encore cantonnés à une micro-littérature des sentiments et des âmes. Pourquoi pas, elle ne manque pas de charme, cette littérature… Mais n’est-elle pas désuète ? Comment comprendre cette impasse assumée, cette zone d’ombre de notre littérature ? Je ne citerai pas de noms , écrit prudemment le directeur éditorial du mensuel, ne mettrai personne en cause, mais pourquoi nos « grands » romanciers s’abstiennent-ils soigneusement de s’attaquer aux maux, douleurs, fractures ou non-dits de la société française, de les triturer, de les raconter, de les mettre en perspective et en pièces, à l’inverse des romanciers américains, italiens, allemands ou espagnols ? En France , poursuit Maurice Szafran, bien peu osent, comme s’il existait une crainte, une terreur de se brûler aux feux de la politique et de l’idéologie. De l’engagement forcené et aveugle, les romanciers sont passés à l’esquive. Y a-t-on gagné ? Pas sûr… Il ne faut certes pas regretter l’ imperium de la littérature engagée d’antan. Oui, elle fut trop souvent abrutissante, pourvoyeuse de schématismes et d’œillères, et, s’il fallait choisir, qu’à Dieu ne plaise, entre Sartre et Proust, nous n’hésiterions pas longtemps. Ce n’est pas pour autant qu’il faille se détourner, se désintéresser des tourments qui vrillent notre société, au risque de simplement fermer les yeux.”

Fermer les yeux, c’est ce qu’apparemment les autorités de tutelle de la littérature ont tenté de faire pendant plus d’un an. “C’est l’histoire d’une patate chaude que les pouvoirs publics et les éditeurs [essayaient] tant bien que mal de se repasser , et racontée par Alain Beuve-Méry dans Le Monde. Le coup est parti [le 8 septembre] d’une librairie montparnassienne. Dans une lettre adressée au premier ministre, au ministre des affaires étrangères et à la toute nouvelle ministre de la culture, Fleur Pellerin, le patron de la librairie Tschann, à Paris, Yannick Poirier, s’est indigné du silence des pouvoirs publics, concernant une invitation officielle : « En juillet 2013, l’Allemagne demande à la France qu’elle soit l’invitée d’honneur de la Foire de Francfort en 2017. Fin août 2014, la France n’a toujours pas répondu à l’Allemagne », écrit-il dans ce courrier qu’il a envoyé dans la foulée à tout son fichier clientèle par e-mail. (Pour mémoire, la France n’a pas été l’invitée d’honneur de la foire de Francfort depuis 1989.) Cette situation embarrassante a été évoquée, le 10 septembre, au bureau du Syndicat national de l’édition, qui a rendu public un communiqué en fin de journée. Se disant « très honorés que la France soit invitée en octobre 2017 à la Foire du livre de Francfort », les éditeurs « espèrent que l’Etat appréciera à sa juste valeur cette prestigieuse invitation et qu’il y répondra favorablement, en décidant d’attribuer des moyens exceptionnels à cet événement, qui contribuerait au rayonnement culturel de la France et de la francophonie ». De fait, il y a bien eu un couac , constate Le Monde : l’invitation faite par Jürgen Boos, le patron de la Foire du livre de Francfort, la plus importante d’Europe, adressée à plusieurs cabinets ministériels, est tombée dans un trou interministériel. Mais le silence français [s’expliquait] aussi par des raisons plus profondes. Après consultation du Brésil, pays hôte en 2013, être l’invité du pavillon d’honneur de la Foire de Francfort coûterait de 6 à 8 millions d’euros, et l’argent ne coule à flots ni du côté de l’Etat ni du côté des éditeurs. Pour les pouvoirs publics, comme pour les éditeurs, les priorités se situent plutôt ailleurs, du côté notamment du soutien actif aux librairies françaises menacées par la concurrence du libraire en ligne Amazon. Bref, pour les acteurs français de la chaîne du livre, il [existait] un risque réel que l’acceptation de l’invitation allemande entraîne des coupes budgétaires dans d’autres politiques jugées aujourd’hui prioritaires, comme les aides aux bibliothèques, à la traduction, aux libraires… De même, les pouvoirs publics aimeraient ne pas attendre 2017, date de l’invitation, pour renforcer la coopération franco-allemande dans le domaine du livre, qui est un des rares secteurs où il existe une unité de vues entre les deux pays, que ce soit sur la fixation du prix du livre numérique par les éditeurs et le taux de TVA qui doit lui être appliqué, ou sur les politiques à mener à l’échelle européenne, à l’encontre de Google, Apple ou Amazon. Afin de renforcer cet axe franco-allemand, la France [aurait été] prête à avancer une contre-proposition : organiser au moment de la Foire de Francfort en 2015 une réunion des ministres européens de la culture qui traiterait des enjeux et de la mutation du livre. L’autre solution [aurait été] de proposer à son tour à l’Allemagne de venir comme invitée d’honneur au Salon du livre de Paris…” Eh bien finalement, raconte à nouveau, 12 jours plus tard, Alain Beuve-Méry dans Le Monde : “en voyage officiel à Berlin, Manuel Valls a annoncé, mardi, devant la presse que « la France serait au rendez-vous de la Foire du livre de Francfort en 2017 ». […] Le premier ministre a témoigné de son « enthousiasme »(certes tardif) pour cette invitation, avant d’évoquer les « fonds nécessaires ». Car c’est bien la question financière et le coût de la manifestation qui avaient pour l'instant conduit les pouvoirs publics et les éditeurs à tergiverser. De fait, les professionnels du livre on désormais trois ans pour trouver l’argent nécessaire.” Mais dans trois ans, tout ira mieux, n’est-ce pas ?

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