LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Ferrari, Goncourt normal et incontesté

5 min

La veille de l’annonce du prix Goncourt, Le Monde publiait une enquête de Raphaëlle Bacqué, décrivant une “académie [qui] semble décidée à tourner la page des petits arrangements et des jeux d’influence” . Pour preuve, dans les quatre finalistes, “aucune de ces maisons réputées faire les prix [n’était] plus en lice pour le Goncourt. […] Evidemment, l’affaire suscite depuis l’amertume des éditeurs recalés. « Le Goncourt a basculé vers la médiocrité, grince l’un d’entre eux ». « Ils n’ont plus d’identité », assure un autre. Evidemment aussi, aucun de ces éditeurs ne parle à visage découvert : il n’est pas question d’injurier l’avenir quand un Goncourt reste une source quasi garantie de ventes, donc d’oxygène pour un secteur qui a vu ses résultats dégringoler. […] Le fait est que quelque chose paraît avoir changé dans cette académie qui a longtemps fleuré l’odeur aigre des arrangements et du soupçon. […] L’odeur du scandale, qui faisait en partie la renommée – « la saveur », dit un éditeur nostalgique – du Goncourt s’éloigne doucement. Le prix le plus célèbre de France s’est un peu « normalisé »” , estimait la journaliste du Monde .

Ceci explique-t-il cela ? Pas une ombre de polémique, de contestation ni même du moindre soupçon dans les papiers unanimement laudateurs qui saluent l’attribution du fameux prix, au second tour, avec cinq voix, à celui que Claire Devarrieux dans Libération qualifie de “romancier sympathique, ouvert, sérieux et parfaitement naturel” , Jérôme Ferrari , pour son Sermon sur la chute de Rome publié par Actes Sud, le deuxième Goncourt de cette maison fondée par Hubert Nyssen, disparu il y a tout juste un an, après celui qu’a reçu Laurent Gaudé en 2004. L’heureux lauréat bénéficie en outre d’un patronyme propre à réjouir l’humoriste qui réside en tout titreur de presse : « Ferrari remporte le grand prix » , titre Libération . Pour L’Humanité , c’est « et à l’arrivée, c’est Ferrari qui gagne » , et au Parisien , « Le Goncourt roule en Ferrari » . D’autres, comme Les Echos et La Croix , mettent en avant la référence philosophique du roman : « Le Goncourt pour Saint-Augustin » pour le premier, « Un Goncourt sous le signe de saint Augustin » , pour le quotidien catholique, qui est allé interroger le traducteur du père de l’Eglise, Frédéric Boyer. Celui-ci “a lu l’ouvrage comme un questionnement philosophique sur « notre attachement au monde dans lequel nous vivons et sa mortalité » : « c’est en cela qu’il rejoint saint Augustin, dont le Sermon est seulement effleuré dans le texte et dans son titre, comme Faulkner avait choisi de titrer Absalon, Absalon ! son roman sur la guerre de Sécession sans parler directement du récit biblique. Le livre de Jérôme Ferrari est plus important que l’anecdotique histoire de deux jeunes qui reprennent un café en Corse, et saint Augustin vient là comme une figure tutélaire, un veilleur venant scander le rythme romanesque du livre. » Pour Jean Birnbaum, dans Le Monde des livres , “c’est non seulement un beau roman d’amour mais aussi un superbe conte philosophique que viennent de récompenser les jurés du prix Goncourt avec Le Sermon sur la chute de Rome. Et ce pour la plus grande joie de l’équipe du Monde des livres, qui avait tenu à lui consacrer, le 23 août, sa première « une » de la rentrée , s’autocongratule-t-il. Oui, voilà un grand roman bernanosien. Non seulement parce que Ferrari y met en scène la bêtise comme force spirituelle, mais aussi parce que le regard qu’il pose sur les médiocres demeure toujours emprunt de tendresse. L’écrivain s’efforce de comprendre, il fait de son mieux pour aimer. Sous sa plume, l’imbécile apparaît comme un pauvre diable que terrorise le moindre éclair de lucidité.”

“Le roman de Jérôme Ferrari, placé sous le signe de l’austère philosophie, n’a rien de rébarbatif , rassure toutefois Thierry Gandillot dans Les Echos . On s’amuse beaucoup au contraire à lire la description de ce microcosme utopique où l’on découvre une foule de personnages hauts en couleur. Ecrit avec une belle aisance et une ironie à fleur de plume, le roman séduit par sa construction à la fois sophistiquée et parfaitement maîtrisée.” Même souci de ne pas effrayer le futur lecteur chez Raphaëlle Leyris, qui écrit dans Le Monde : “Cela aurait pu être absurde et indigeste – pompeux aussi. Le Sermon sur la chute de Rome est au contraire intelligent, sombre et drôle. Aussi caustique que dense. Sans aucun doute grâce à l’écriture étonnante de Jérôme Ferrari, d’une ample beauté jamais académique, à ses phrases admirablement longues qui peuvent tout se permettre, la solennité comme l’ironie, la cocasserie comme la puissance, et qui l’autorisent à embrasser tous les sujets.” Même admiration de la phrase ferarrienne chez Alain Nicolas dans L’Humanité : « L’auteur, plus encore que dans ses précédents livres, fait montre d’une prose aux longues périodes classiques, qui, sans céder aux sirènes de la concision à la mode, atteint la musicalité du conteur. Récit âpre, méditatif et envoutant, Le Sermon sur la chute de Rome est un des vrais bons livres de cette rentrée littéraire et promet de belles heures de lecture. Le jury Goncourt a fait un choix qui, avec ceux des Femina, Médicis et Renaudot, permet de rendre justice à ce qui bouge dans la littérature française, et pour le meilleur.” N’en déplaise à l’œil visionnaire de Jean Birnbaum, c’est le juré du Goncourt Bernard Pivot qui avait tiré le premier, “dès le 19 août” , note notre consœur en Dispute Sabrine Audrerie dans La Croix . Il avait écrit son goût pour Le Sermon sur la chute de Rome , cet “opéra barbare où les chœurs sont tenus par les Pères de l’Eglise et les philosophes allemands” , dans sa chronique du Journal du Dimanche : “Dans une langue qui ondule comme un long serpent au soleil et que l’éditeur a raison de qualifier de « somptueuse » – elle nous change agréablement du style a minima tellement à la mode.” « C’est amusant de participer au succès d’un livre qui ne parle que d’échecs » , déclarait après la remise du prix le même Bernard Pivot à Pierre Vavasseur du Parisien .Lequel, comme son confrère du Figaro , Mohammed Aïssaoui, regrette que “la révélation de l’année, Joël Dicker, n’ait obtenu qu’une voix au premier tour. On croise Patrick Rambaud, écrit-il, la mine pas trop joyeuse. On s’en inquiète. « Ce n’est pas mon candidat qui a gagné…, explique-t-il. Question : « Vous préfériez Joël Dicker ? » Et lui, du tac au tac : « Le Dicker ? Un joli roman de plage ! » Lequel Patrick Rambaud, Goncourt 1997, décrivait ainsi, en clôture de l’enquête du Monde qui a ouvert cette revue de presse, le déjeuner réunissant chez Drouant les jurés et le lauréat : « Tu félicites l’auteur même si tu n’as pas voté pour lui et, parce que le Goncourt va changer sa vie en faisant exploser ses ventes, tu lui donnes l’adresse de ton conseiller fiscal ! »

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......