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Films invisibles (ou presque)

4 min

Mercredi dernier, le 8 mai, 16 nouveaux films sortaient sur les écrans français. Parmi eux, la Dispute en a critiqué un mardi dernier, Post Tenebras Lux , de Carlos Reygadas, et un autre ce soir, Trance , de Danny Boyle.

Le même jour, paraissait dans les pages « Décryptages » du Monde un appel signé de trois cinéastes, membres de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion, l’ACID : Serge Bozon, Dominique Cabrera et Nicolas Philibert, rejoints sur Internet par une centaine d’autres signataires, des cinéastes parmi lesquels on compte quelques anciens compétiteurs cannois, comme Lucas Belvaux et Claire Denis, et un en course cette année pour la Palme d’Or, Arnaud des Pallières. L’intitulé de cet appel ? « Ne laissons pas la loi du plus fort priver d’écrans le cinéma indépendant ».

Depuis quelques mois, écrivent les cinéastes, le cinéma français traverse une crise grave. Un point essentiel est pourtant resté dans l’ombre : l’accès des films aux salles. Pour les films indépendants – à budget réduit, souvent sans acteurs connus, et non financés par les chaînes de télévision –, les conditions de distribution et d’accès au public se sont considérablement dégradées. Ces œuvres, qui tentent de nouvelles formes d’écriture, de représentation, de sujets, véritables viviers du cinéma de demain, sont de plus en plus exclues des écrans. Or, de tout temps, cette « marge », comme certains ont aimé la qualifier, a compté , estiment-ils. Avant que leur cinéma ne trouve le chemin d’un plus large public, des cinéastes tels que Renoir, Tati, Truffaut et tant d'autres de différents horizons – Rossellini, Chahine, Almodovar, ou plus récemment, Guédiguian, Belvaux, Amalric, pour ne citer qu'eux – s'inventaient dans cette marge. Demain, il n'en sera plus ainsi. Et demain veut dire tout à l'heure. La faute à qui ? A ces films, entend-on, qui ne seraient plus adaptés aux attentes du «public». Pourtant, si l’on se penche sur les chiffres, ce prétendu baromètre du goût du public, tout n’est pas si simple. Et les signataires de prendre exemple sur la semaine du 13 février. Sur les 5 600 écrans que compte l’Hexagone, 4 693 étaient monopolisés par dix films. Avec un tel taux d’occupation, pas étonnant que ces films se retrouvent en tête du box-office, même si certains ont mobilisé moins de vingt spectateurs par séance. Est-il utile de préciser qu’aucun de ces dix films n’était distribué par un indépendant ? Une fois les mastodontes servis, restaient donc 900 écrans pour les 92 autres films à l’affiche, soit une moyenne de 10 écrans par film sur la France entière. Voilà qui réduit considérablement les chances d’être vu et de plaire au public. Comme dans d’autres domaines, l’abus de position dominante des grands circuits d’exploitation et la saturation du marché par les gros distributeurs réduisent de manière drastique les possibilités d’existence du cinéma indépendant.

Rien de nouveau ? , font mine de s’interroger les cinéastes. Si quand même. En 2012, le passage des salles à la projection numérique a renforcé les inégalités de façon spectaculaire et favorisé certaines pratiques déloyales. Suivons le chemin tortueux que doit emprunter un film à budget réduit pour se faire une petite place dans les salles encore disponibles. Pour attirer le fameux public, la qualité ne suffit pas, il faut de la promotion et une exposition médiatique. Or ces frais de promotion ont été multipliés par vingt en dix ans désormais, placer une bande-annonce se paie à prix d’or dans certaines salles, et les partenariats avec les grands médias sont des prestations qui se monnaient. Pour les moins riches, reste le bouche-à-oreille. Mais pour que celui-ci s’installe, encore faut-il que le film bénéficie d’une exposition correcte sur plusieurs semaines, qu’il ne soit pas relégué sur les séances du matin 11 heures ou déprogrammé d’un simple clic le week-end au profit d’un film plus «porteur» ou, désormais, d’un opéra ! Même avec de bons résultats, il risque de disparaître la semaine suivante au profit d’une autre œuvre sortie par un distributeur plus musclé. Au mépris de la présence du public. Si on laisse le marché s’autoréguler, comme certains le souhaitent, il ne restera bientôt plus en salles que les films produits par les grands studios, les chaînes de télévision, leurs filiales et les groupes intégrés de production-distribution , craignent les pétitionnaires. Est-ce vraiment le choix du «public» ? Nous ne le croyons pas, nous, cinéastes, qui, tout au long de l’année, dialoguons avec ce même public dans les salles indépendantes. C’est pourquoi il est urgent de défendre ensemble, cinéastes, producteurs, distributeurs, exploitants et spectateurs, l’indépendance et la diversité dans les salles de cinéma.

S’ensuit toute une série de propositions de mesures et de réformes propres à favoriser l’exposition des films indépendants, qui, pour les signataires de la tribune, composent des représentations du monde, de tout le monde, hors des schémas imposés par les industries de la communication et de l’information. Toutes les discussions actuelles à propos de la couverture chômage des intermittents du spectacle, du sous-financement des films, de la convention collective et de l'état de la critique sont intimement liées à ce problème : si les films ne peuvent plus, demain, parvenir dans les salles de cinéma, si de nouveaux cinéastes ne peuvent pas émerger, à quoi bon de nouvelles mesures, de nouveaux débats ? N'y a-t-il pas là de quoi asseoir la déception sur un trône : d'un côté nous nous battons tous pour que nos films se fassent, de l'autre nous n'aurons bientôt plus de lieu où rencontrer le public ?

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