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Fini l'heure de danser

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“Le syndicat Chorégraphes associés a adressé une lettre ouverte à la ministre de la Culture, surpris de l’entendre utiliser le mot « contenu » à la place de celui « d’œuvre » , nous apprend une brève du numéro Hiver 2014 de la Scène. Les chorégraphes précisent ainsi que « les œuvres ne sont pas des produits, donc ne répondent pas aux normes mercantiles usuelles. […] Ce qu’apporte l’artiste, c’est une part de rêve, un autre regard, un engagement citoyen qui se mène lors d’actions de partages d’expériences. Le public n’est pas un groupe constitué, mais il est composé de personnes distinctes, ce qui veut dire que les œuvres s’adressent à chacun dans sa singularité. […] L’idée de partir des usages des consommateurs est contraire à un principe artistique ».” Ceci utilement rappelé, force est de constater que ça craque de toutes parts , comme l’écrit Clarisse Fabre dans le Monde. Pas une semaine sans qu'un théâtre, un centre d'art ou un orchestre n'annonce une baisse des financements, un changement brutal de programmation, voire sa prochaine fermeture. Le contexte est largement défavorable à la création, avec les difficultés budgétaires des collectivités locales, l'arrivée de nouveaux maires dénonçant des choix « élitistes », etc. Communiquer sur « la liberté de la création », slogan du projet de loi de Fleur Pellerin, lequel devrait être présenté au Parlement au deuxième trimestre 2015, ne suffit plus. Vendredi 19 décembre, la ministre de la culture et de la communication a fait une annonce symbolique devant les partenaires sociaux réunis lors du Conseil national des professions du spectacle. Elle a proposé « un pacte » aux villes et aux agglomérations – là où les tensions sont les plus sensibles – afin de préserver les financements. Il s'agit, pour l'Etat, d'accompagner sur une durée de trois ans, de 2015 à 2017, des collectivités confrontées à des arbitrages difficiles, mais qui s'engagent à ne pas sacrifier leurs équipements culturels. Ce peut être un Centre dramatique national, un orchestre ou une scène de musiques actuelles, des lieux par ailleurs subventionnés par l'Etat, par le biais de financements croisés. « Je soutiendrai avec force les nombreuses collectivités qui font le choix courageux de la culture », a déclaré la ministre. Une telle annonce est possible du fait que le budget de la culture sera préservé jusqu'en 2017 – après avoir été réduit de 2012 à 2014. Il y a urgence… , rappelle le Monde. Les directions régionales des affaires culturelles ont été chargées d'identifier « avant la fin de l'année » les villes ou les collectivités « pour lesquelles un conventionnement serait pertinent ». Jérôme Bouët, inspecteur général des affaires culturelles, va « coordonner » les travaux. Il ne s'agit pas, pour l'Etat, de mettre de l'argent supplémentaire. Mais de stopper une hémorragie. « C'est un signal fort, car les financements sont sécurisés. L'Etat n'est pas là pour donner des leçons mais cela peut dissuader certains maires de faire des choix regrettables », explique-t-on dans l'entourage de la ministre. Il s'agit d'éviter que le scénario du Forum du Blanc-Mesnil se reproduise, ajoute-t-on au cabinet de Fleur Pellerin, lequel a assisté, impuissant, à la reprise en main de cette scène artistique par le nouveau maire UMP : le lieu était conventionné depuis 2000, avec le soutien de l'Etat, du département et de la région, en plus de la ville. En six mois, quinze ans de travail ont été liquidés. Et à Bruxelles, en une décision, ce sont des siècles de travail qui s’évanouissent. “La danse n’aura plus sa place à la Monnaie dans les prochaines années , se désole Jean-Marie Wynants dans le quotidien belge le Soir. La décision fait partie du train de mesures annoncées par le directeur de l’institution, Peter De Caluwe, pour s’adapter aux baisses budgétaires prévues par le gouvernement. L’histoire de la Monnaie est pourtant indissociable de la danse. De tous temps, des chorégraphies y ont été présentées et des collaborations s’y sont développées dès la fin du XVIIIe siècle, entre la danse et l’opéra. Des œuvres majeures de l’histoire de la danse y ont été données depuis toujours, comme la fameuse Table Verte de Kurt Jooss dans les années 30. Par la suite, le lien s’est établi de manière plus étroite avec Maurice Béjart, sous l’époque Huisman, puis avec Anne Teresa De Keersmaeker arrivée avec Bernard Foccroule. Depuis 1992, la chorégraphe a développé un partenariat étroit avec la Monnaie, en matière de spectacles mais aussi de formation puisque l’école P.A.R.T.S. a été mise sur pied avec le soutien de l’Opéra royal. Elle a aussi travaillé sur plusieurs mises en scène d’opéra (comme récemment Sidi Larbi Cherkaoui). De plus, la danse contemporaine a apporté un nouveau public dans une maison qui en avait bien besoin. Il suffit , témoigne le journaliste du Soir, d’assister à une représentation chorégraphique pour se rendre compte qu’une bonne partie des spectateurs est nettement plus jeune que la moyenne des habitués. En perdant la danse, la Monnaie risque de briser le lien avec ce public. On a peine à croire que la chose soit possible. […] Bruxelles, considérée dans le monde entier comme la capitale de la danse contemporaine, ne peut se permettre de gâcher ainsi sa réputation. […] [Et pourtant], les grands spectacles de danse contemporaine se retrouvent virtuellement privés de scène à Bruxelles. Une hérésie , pour Jean-Marie Wynants. Heureusement, le Kaaitheater a déjà annoncé sa volonté de poursuivre sa collaboration avec Rosas. Les Halles de Schaerbeek et le Théâtre National (avec un plateau idéal pour la danse) pourraient aussi prendre le relais en terme d’accueil. Mais cela ne suffira pas, en termes de moyens de production, pour permettre à Anne Teresa De Keersmaeker, installée depuis toujours à Bruxelles, de continuer à y développer son travail internationalement reconnu et primé. Il ne faudrait pas s’étonner dès lors que la chorégraphe finisse par succomber aux sirènes venues de l’étranger qui lui font les yeux doux depuis des années. Elle s’y est toujours refusée mais on aurait du mal, aujourd’hui, à le lui reprocher.” Pas certain cependant, vu les temps mauvais, qu’elle trouve refuge en France…

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