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Fluctuat et mergitur au musée

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Alors que la National Gallery de Washington s'enrichit des œuvres du Corcorian, le Kunstmuseum de Bâle perd un Gauguin, le MoMA vend un Monet. Et le musée Maillol risque de fermer pour de bon... “6 430 œuvres, dont des tableaux de la Renaissance, des pastels de Millet, des marbres de Rodin ou des toiles signées Turner, Rembrandt, Degas et Delacroix, viennent d’intégrer la collection de la National Gallery of Art de Washington , nous apprennent La Croix et Libération. Elles viennent du Corcoran, le plus important musée privé de la capitale américaine. En déficit chronique, il est passé en 2014 sous la tutelle du musée public. Deux expositions présentent depuis vendredi une partie des nouvelles venues.” Un musée qui s’enrichit, ce devrait être la norme. Et pourtant, ce n’est pas toujours le cas. “C'est une forme de publicité éclatante dont la respectueuse Fondation Beyeler de Bâle se serait bien passée , écrit ainsi Valérie Duponchelle sur le site du Figaro. Deux jours avant le vernissage privé de samedi réservé aux prêteurs de l'exposition Gauguin et aux collectionneurs suisses – ces grands discrets –, la nouvelle est tombée d'un coup, comme la neige en ce dimanche matin. Nafea Faaipoipo (Quand te maries-tu ?), un grand tableau éclatant de 1892, soit la première période tahitienne de Paul Gauguin si cotée, va partir cette année vivre au Qatar. Le lointain émirat des sables l'a acheté en privé autour de 300 M$ à son propriétaire suisse, Rudolf Staechelin, 62 ans, homme d'affaires retraité de la belle ville prospère, a révélé le New York Timesdans son édition datée du 5 février. […]

Une très mauvaise nouvelle pour la ville de Bâle Ce grand tableau était déjà sur toutes les affiches de la ville, avant ce coup d'éclat du marché de l'art qui détrône le record des Joueurs de cartes de Cézanne, déjà parti au Qatar en 2011 pour une somme non confirmée de 250 M$. […] Les Bâlois connaissent parfaitement cette icône post-impressionniste car Rudolf Staechelin et sa famille l'avaient laissée en dépôt au Kunstmuseum de Bâle depuis près d'un demi-siècle. Ce vendeur a hérité d'une large collection d'art impressionniste et moderne, de Van Gogh à Pissarro et Picasso, jusque-là tous en dépôt au musée. Ce départ en masse des trésors du Kunstmuseum est une très mauvaise nouvelle pour la ville de Bâle , estime Le Figaro, […] une perte sèche pour le grand musée suisse qui vient de fermer justement ses portes pour s'agrandir et se redéployer. Une propriété privée reste une propriété privée, chose sacrée et établie au royaume des banques silencieuses.”

Un geste choquant Mais une propriété muséale est tout autant cessible, aux Etats-Unis en tout cas. “Le Museum of Modern Art de New York a [ainsi] créé un certain émoi en annonçant qu'une de ses œuvres, Les Peupliers à Giverny, peinte par Claude Monet en 1887, serait vendue aux enchères par la maison Sotheby's, à Londres, le 3 février , rapportent Harry Bellet et Philippe Dagen dans Le Monde. Jerry Saltz, l'un des critiques les plus lus aux Etats-Unis, a regretté cette décision que le musée justifie en arguant de la date d'exécution de la peinture, qui n'entre pas dans les limites chronologiques que se serait fixées le MoMA – musée des XXe et XXIe siècles. Jerry Saltz signale que bien d'autres œuvres sont dans ce cas, que le musée n'envisage pas pour autant de remettre sur le marché. Le geste choque d'autant plus que le Monet est entré dans les collections grâce à un don, celui d'un couple d'amateurs américains, Evelyn et William Jaffe, en 1951. Le MoMA ne se prive pas toutefois de rappeler que ces derniers l'avaient eux-mêmes acheté à un musée, l'Art Institute de Chicago, qui s'en était séparé en 1947.

A l'inverse de la France où elles sont inaliénables, la vente d'œuvres appartenant à des musées américains est possible
Pourquoi deux musées aussi importants se séparent-ils de cette toile l'un après l'autre ? Sans doute , estiment les critiques du Monde, parce que ces Peupliers à Giverny ont un « défaut » historique que signale leur date, 1887 : en dépit de ce que peut faire croire le titre, ils n'appartiennent pas à la célèbre série des Peupliers, l'une des principales de Monet. […] Aux Etats-Unis, à l'inverse de la France où elles sont inaliénables, la vente d'œuvres appartenant à des musées est possible. Ainsi, en 1964, le Solomon R. Guggenheim Museum de New York s'était-il séparé de cinquante de ses nombreux tableaux de Kandinsky (ce qui, pour l'anecdote, avait permis à un hebdomadaire spécialisé, qui ne prisait guère l'abstraction, d'affirmer que cette vente fournissait la preuve que le genre était mort). La pratique est connue sous un nom, qui est presque une litote, le deaccessioning. Elle est théoriquement réservée à abonder le fonds d'acquisition. Dans un communiqué, Glenn Lowry, le directeur du MoMA, précise que la somme recueillie permettra de nouvelles acquisitions d'œuvres d'art plus contemporaines, ce qui est « la raison d'être » du musée. A quoi Jerry Saltz objecte à juste raison que le prix attendu du Monet (finalement adjugé à 14,25 millions d’euros, soit 18 fois moins que le Gauguin de Bâle) ne suffirait pas à acheter une œuvre majeure de Jeff Koons, Gerhard Richter ou Christopher Wool, tant la disproportion des prix entre œuvres anciennes et œuvres actuelles est devenue aujourd'hui extravagante.”

La malédiction des Borgia Et puis parfois, c’est un musée tout entier qui ferme. “Les Borgia ont-ils porté la poisse au musée Maillol, qui accueille [jusqu’à dimanche] une exposition sur cette dynastie de sinistre réputation ? , s’interroge Télérama. En tout cas, l’établissement parisien devrait fermer juste après. Officiellement pour travaux, officieusement pour faillite , croit savoir l’hebdomadaire culturel. Créé en 1995, le musée privé avait négocié un virage italien il y a cinq ans. Canaletto, les Etrusques ou Pompéi n’ont pas suffi à le tenir à flot.” Fluctuat , et parfois mergitur , telle est la dure loi des musées…

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