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Folles années

4 min

Après s’être essayé au « parler jeune », notre camarade en Dispute Emmanuel Dupuy se livre ce mois-ci aux plaisirs de l’uchronie dans son éditorial de Diapason . L’uchronie ? Il en livre la définition : « reconstruction fictive de l’Histoire, relatant les faits tels qu’ils auraient pu se produire. » Attention, texte à clefs, saurez-vous toutes les décrypter ?

“En 1976, pour la première fois depuis les sanglantes journées de la Commune, les Parisiens élisent leur maire le fringant Georges Pisseroc l’emporte. C’est Amaury Tricard d’Instinct, jeune président que la France s’est choisi deux ans plus tôt, qui a rendu à la capitale son autonomie. En toute logique, il a aussi souhaité municipaliser plusieurs établissements culturels, à commencer par le palais Garnier et la salle Favart : l’Etat reste propriétaire des bâtiments, mais c’est désormais la ville qui subventionne leur activité, comme cela se passe dans toutes les métropoles régionales. Certes, la charge n’est pas légère ! Mais rapportée au nombre de contribuables que comptent les vingt arrondissements, elle reste tolérable. Ralf Zauberman, flamboyant directeur de l’Opéra, n’a en tout cas aucune raison de se plaindre de la nouvelle donne, sa politique de « festival permanent » n’en prend nul ombrage.

La municipalisation de l’Opéra a une autre vertu : elle offre une grosse bouffée d’air au budget de la rue de Valois qui, du coup, fait de la décentralisation sa priorité. Le « plan décennal » mis en place par le compositeur Maurice Féduski – ancien directeur de la musique au ministère - bénéficie enfin de moyens à la hauteur de ses ambitions. De Toulouse à Lyon, de Bordeaux à Strasbourg, de Montpellier à Lille, on rénove les théâtres, on bâtit des conservatoires et des salles de concerts dotées de la meilleure acoustique. Les orchestres encore jeunes font des progrès pharamineux, leur discipline est saluée par les plus grands chefs qui se bousculent pour avoir l’honneur de les diriger. Même les majors du disque s’arrachent leurs services à coup de juteux contrats !

Pendant ce temps , poursuit le rédacteur en chef de Diapason dans son exercice de culture-fiction, le maire Pisseroc a aussi hérité du Châtelet. Le lieu est vétuste, inadapté, la salle ne présente aucun intérêt patrimonial. Il est question d’une rénovation, mais Pisseroc et Féduski – devenu entretemps directeur des Affaires culturelles de la Ville de Paris – ont une autre idée. Une idée de génie : du Châtelet, on ne conservera que les quatre murs, on expropriera l’hôtel, les brasseries et les commerces qui n’ont rien à y faire. Dans l’immense espace ainsi libéré, on construira, en plein cœur de ville, l’auditorium dont Paris a besoin. C’est Enzo Alto, le célèbre architecte italien, qui s’y colle. Celui-ci imagine une salle « en vignoble » de 2 400 places à laquelle il adjoint un amphithéâtre de 700 sièges pour la musique de chambre et de vastes espaces de répétition. Partout le bois habille l’édifice, Berlin excepté, il n’est pas de philharmonie au monde plus attrayante. L’Orchestre de Paris quitte enfin l’horrible Palais des congrès de la porte Maillot et évite l’improbable vaisseau Pleyel, désormais offert aux variétés. Sous la houlette de David Tigenboïm, son chef permanent, il accomplit dans son nouveau havre une mue historique. En quelques années, l’objectif de « l’orchestre de prestige » voulu par Féduski et son ministre de tutelle est atteint !

Souvenons-nous aussi , poursuit encore dans son édito de Diapason l’uchroniste Emmanuel Dupuy, qu’en cette merveilleuse époque, notre vie musicale était dominée par une forte personnalité, essayiste, compositeur et chef d’orchestre fêté partout dans le monde, connu pour son ouverture d’esprit, sa générosité, son absence totale de sectarisme. Paul Boulquiès, puisque c’est bien sûr de lui qu’il s’agit, avait milité auprès d’un ancien président de la République ami des arts pour que l’on crée à deux pas du Centre Beaubourg une sorte de villa Médicis des temps modernes. Comme cette institution devait perpétuer notre riche histoire, sans aucun désir de rupture, Boulquiès suggéra, et obtint, qu’on l’installe à la Gaîté-Lyrique, l’ancien théâtre d’Offenbach. Inauguré en 1976, l’Ircam (Incubateur de rêve et de création pour l’art et la musique) fut la ruche grouillante qu’il devait être, résidence de musiciens, chorégraphes et metteurs en scène venus de tous les horizons géographiques et esthétiques. Une multitude d’œuvres majeures y furent conçues, aussitôt inscrites au répertoire des orchestres et des Opéras.

Mes amis, quelles folles années ! , se réjouit pour conclure le rédacteur en chef de Diapason. Parée de tels atouts, la France brillait au firmament des plus grandes nations musicales, place qu’elle allait encore conforter au cours des deux dernières décennies du siècle.”

La suite de cette belle histoire idéale de la musique contemporaine en France ? Vous la connaîtrez le mois prochain, Emmanuel Dupuy nous promet en effet un nouvel épisode dans le Diapason de mars, on en salive d’avance !

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