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Haine et foi

6 min

On avait pu croire depuis un an que les catholiques intégristes ne s’intéressaient qu’au théâtre. Et voilà qu’ils se souviennent qu’il y a aussi le cinéma, comme a pu le constater Aureliano Tonet, l’envoyé spécial du Monde à la Mostra de Venise. “La soirée aurait dû être marquée par la montée des marches de l’idole adolescente Selena Gomez, qui accompagnait à Venise son premier film véritablement nubile, Spring Breakers d’Harmony Korine , raconte-t-il. Mais, en ce mercredi 5 septembre, les cris des groupies saluant l’actrice et chanteuse américaine ont été couverts par d’autres clameurs. Dès le milieu de l’après-midi, et jusqu’à la tombée de la nuit, une trentaine de militants catholiques ont manifesté devant le Palais du cinéma pour faire entendre leur voix. Leur courroux n’était pas dirigé contre la petite amie de Justin Bieber – quand bien même son personnage, une chrétienne pratiquante prénommée Faith, s’avérait complice des pires dépravations dans Spring Breakers –, mais contre le film présenté juste avant celui d’Harmony Korine, Bella Addormentata de Marco Bellocchio. Au milieu des smokings, des talons hauts et des décolletés, leur attirail sort spectaculairement du lot : croix en bois, posters de la Vierge Marie, drapeaux du Vatican, de l’Italie et de l’Europe, Banderoles recouvertes de slogans accrocheurs ( « Monti, sans Dieu, l’Italie finira dans la misère ! »)… Entre deux récitations de la Bible au mégaphone, la troupe interpelle sans animosité les festivaliers. « Le film de Bellocchio offense la sensibilité catholique, estime l’un des agitateurs, Alessandro Galvanetti. C’est un film pro-euthanasie nous défendons ce que nous appelons le droit naturel, selon lequel il est inhumain de tuer son prochain. » Aucun des manifestants n’a pu voir Bella Addormentata, qui sortait le lendemain dans les salles italiennes. « Je n’ai jamais volé cela ne m’empêche pas de savoir que c’est un acte mauvais », rétorque le jeune homme, outré par la présence lors de la projection du président de la République, Giorgio Napolitano. « En 2009, lors de l’exécution d’Eluana Englaro, dont s’inspire Bella Addormentata [le père d’Eluana avait obtenu l’arrêt du maintien en vie artificiel de la jeune fille en état végétatif , nous précise le journaliste du Monde] , il a refusé de signer le décret proposé par Silvio Berlusconi, qui aurait permis de la sauver. » Le cortège est presque entièrement composé de membres de l’association Movimento con Cristo per la Vita (« Mouvement avec le Christ pour la vie »), qui affiche 25 000 adhérents dans le nord de l’Italie. Et ici comme en France, la culture devient la cible de leur colère et de leur indignation. Avant le début du festival, le coordinateur de l’association, Ivano Renosto, a écrit une lettre de protestation à Marco Bellocchio, restée sans réponse. Cette fois, il brandit une pancarte qui s’en prend à un autre réalisateur sélectionné à la Mostra, l’Autrichien Ulrich Seidl, dont Paradise : Faith a été projeté le 31 août. « Seidl a fait un film blasphématoire, honte à lui ! », peut-on lire sur l’écriteau. S’il s’était muni d’une accréditation, Ivano n’aurait sans doute plus su où donner de la tête, tant le fait religieux traverse la sélection proposée par le nouveau directeur du festival, Alberto Barbera. De l’intégriste musulman du film d’ouverture, The Reluctant Fundamentalist de Mira Nair, au prêtre en crise de To the Wonder de Terrence Malick, de la communauté juive orthodoxe de Fill the Void de Rama Burshtein aux scientologues de The Master de Paul Thomas Anderson, pas un film ou presque qui n’ait abordé le sujet.”

Même sentiment pour l’envoyé spécial de Libération à Venise, Julien Gester, dans son commentaire du palmarès. “Présidé par Michael Mann, le jury s’est fendu d’un palmarès qui ne respire pas une audace échevelée , estime-t-il. Si quelques mal-informés voyaient le lion d’or revenir de droit à Benoît XVI après dix jours de projections infestées de films sur le thème du religieux […], c’est finalement la Pieta, de Kim Ki-duk, qui fut couronnée. Par ce choix d’en faire son champion, le jury hisse sur la plus haute marche des distinctions festivalières un cinéaste que l’on avait toujours tenu pour une fausse valeur […]. Récit violent de la rédemption d’un requin du prêt-sur-gages, Pieta se présente comme une satire du capitalisme sauvage. Faute de l’avoir vu, on est tenu de croire sur parole Michael Mann, qui s’est dit « viscéralement séduit »

D’autant que les cinéastes peuvent avoir la dent très dure sur leurs confrères, comme l’a relevé dans Les Inrockuptibles Jean-Marc Lalanne en allant sur le blog de cinéma www.la-jetée.com, qui “s’est amusé à recenser leurs giclées de haine les plus spectaculaires. On découvre par exemple que le seul critère d’Ingmar Bergman, raillé en son temps comme un modèle de cinéaste « intello-chiant », est de ne pas s’ennuyer. Truffaut ? « ennuyant » Godard ? « ennuyant » ! Antonioni ? « ennuyant » ! Lequel Antonioni est d’ailleurs le grand vainqueur de ce hit-parade de l’impopularité corporatiste : il se fait allumer à la fois par Truffaut, Welles et donc Bergman. Parfois, c’est l’incongruité du grief qui fait mouche. Ainsi, Kubrick n’aime pas Apocalypse Now parce qu’il trouve la fin « trop irréaliste ». Ben oui, c’était l’idée, aurait pu répondre Coppola. A l’inverse, certains s’avèrent plus performants comme critiques que comme cinéastes. Bertrand Tavernier est aussi bon quand il disqualifie Eisenstein que quand il attaque Christopher Nolan. Les anciens jeunes turcs des Cahiers fifties sont évidemment les plus cruels. Claude Chabrol affirme malicieusement que le désir inconscient de Bresson dans Pickpocket était de tourner un film « cadré à hauteur de braguette ». Quant à Rivette, il ne mollit pas dans l’exécution morale : Titanic ? « Le film est nul, mais Cameron n’est pas une ordure, comme Spielberg. »Funny Games de Haneke ? « Quelle honte ! Quelle ordure ! » Laissons le mot apaisant de la fin au vieil oncle Godard, jamais aussi drôle que quand il fait le gentil (avec cette diction traînante et doucereuse qu’on entend en le lisant.) Kubrick ? « Je le respecte il est méticuleux. » Woody Allen ? « Je le respecte parce qu’il est seul. Il aime les salles de montage parce qu’il fait chaud dedans. » Leos Carax ? « Je lui souhaite bien du courage. »

Comme quoi, nous les critiques, nous avons beaucoup à apprendre des cinéastes en matière d’anathème ! Vous avez dit « dégueulasse » ?

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