LE DIRECT

Haro sur le palmarès

6 min

Cannes ne serait pas Cannes si ses palmarès n’étaient âprement disputés. Ainsi de la récompense suprême, attribuée cette année au Turc Nuri Bilge Ceylan, Sommeil d’hiver , ou Winter Sleep quand on est à Cannes. “Une Palme d’or méritée […] que personne ne songerait à lui contester” , pour Arnaud Schwartz dans La Croix . “Le film le plus mûr, le plus ambitieux, le mieux maîtrisé de la compétition, salue Pascal Mérigeau dans Le Nouvel Observateur , celui également dont le triomphe permet la consécration d’un cinéaste qui depuis des années creuse la veine d’un cinéma orgueilleux, en ceci qu’à chaque instant il exprime sa foi en lui-même et place sa confiance dans l’intelligence du spectateur, soit l’exact opposé de ce que propose la télévision. […] La palme d’or 2014 est aussi incontestable que celle décernée l’an passé à La Vie d’Adèle assure Pascal Mérigeau dans Le Nouvel Observateur. Incontestable ? Pour Eric Neuhoff, du Figaro , c’est “la palme d’or de l’académisme. […] Ils l’ont fait , se lamente-t-il. Confirmant les pronostics les plus attendus, les jurés ont choisi Winter Sleep. Trois heures seize de roman à la Harlequin, certes filmées avec esthétisme, mais d’un bavard, d’une prétention ! On plaint les naïfs qui se rendront dans les salles. Pour les prévenir, il suffira de leur rappeler l’exemple d’ Oncle Boonmee, autre palme de sinistre mémoire. Bâillements garantis. […] L’esprit de lourdeur a joué. La tentation est grande de paraphraser Emmanuelle Riva dans Hiroshima, mon amour et de chuchoter avec emphase : « Tu n’as rien vu en Anatolie. »” « Qui ira voir cette Palme d’or ? , s’interroge Pierre Vavasseur dans Le Parisien. […] Un choix très élitiste, qui pousse à la sieste. Place aux monuments, à la contemplation. Ça rappelle cette formule de François Mitterrand : « Laisser le temps au temps. » Les amateurs d’action n’ont pas fini de plaisanter sur le titre du film turc signé Nuri Bilge Ceylan, Winter Sleep.” “Le film le plus long, le plus bavard, le plus ennuyeux (la première heure est interminable), le plus esthétisant et le plus pesamment littéraire de la sélection” , juge pour sa partPhilippe Dupuy dans Nice Matin. “La victoire de Winter Sleep n’est pas du tout une surprise , écrit Jean-Marc Lalanne dans Les Inrockuptibles. Le film a soulevé l’enthousiasme d’une très grande majorité et correspond parfaitement à une idée fédératrice de ce que serait aujourd’hui un « chef d’œuvre ». La virtuosité de Ceylan à animer de longs dialogues post-bergmaniens entre deux époux qui se déchirent, son acuité à raconter les sentiments en miroir d’humiliation et de culpabilité liés à la violence de classe, sont certes indéniables mais on peut aussi suffoquer d’asphyxie dans cette cathédrale où tout clignote en permanence le désir de grand art.” “ Winter Sleep est une splendeur, répond Pierre Murat dans Télérama , mais une splendeur fine, délicate, discrète. Il fallait du courage pour primer Nuri Bilge Ceylan. Jane Campion et les siens l’ont eu : réponse magnifique et rassurante aux démagos qui mesurent la qualité d’un film à son nombre d’entrées…” “ Pour Thierry Frémaux, le délégué général du Festival, cité par Alain Grasset dans Le Parisien « c’est un film très extraordinaire par sa durée, son ambition et son accomplissement. Quand le prix Nobel de littérature va à Orhan Pamuk, cela ne choque personne. » Le film primé sortira le 13 août dans une centaine de salles. Frémaux parie qu’il y aura « un effet Palme d’Or » et qu’il « séduira beaucoup de gens. Et même s’il ne fait pas les entrées de Godzilla , de toute façon, il n’est pas conçu pour cela. »”. Pour le reste, c’est l’ensemble du palmarès qui subit les lazzi de la critique. Trop radical pour les uns, pas assez pour les autres. “Un palmarès très discutable, peu en rapport avec les vraies lignes de force de cette 67e édition du Festival de Cannes” , pour La Croix . “Un palmarès décevant pour un Festival riche et beau , pour Les Inrockuptibles . “A vouloir récompenser large, le jury du Festival n’a pas effectué de choix forts , constate l’équipe cinéma de Libération. […] Il n’y a pas vraiment de faute, qu’elle soit morale ou de goût, dans le palmarès délivré par Jane Campion et son jury, samedi soir, et c’est là une partie de son problème. A bien relire son verdict équitable, on a le sentiment d’un palmarès qui, à trop vouloir embrasser toutes les couleurs de la cinéphilie, n’en affirme franchement aucune. ” Et les critiques de regretter à l’unanimité, c’est aussi le jeu, l’absence de leurs favoris, le Timbuktu d’Abderrahmane Sissako en premier lieu, mais aussi Still the Water , de Naomi Kawase. “Le film de cette dernière est si beau qu’on se demande , écrit Frank Nouchi dans Le Monde , si Jane Campion n’entendait pas profiter encore un peu de son incroyable statut de seule réalisatrice au monde à avoir remporté une Palme d’or. S’agissant de Timbuktu, l’interrogation est moins badine : la présence dans le jury de l’actrice iranienne Leila Hatami, en délicatesse avec les autorités de la République islamiste depuis qu’elle a fait, publiquement, une bise à Gilles Jacob, a-t-elle pu jouer en défaveur du cinéaste mauritanien et de son magnifique réquisitoire contre l’intégrisme musulman ?” Mais “le gros coup du palmarès, jugent Les Inrockuptibles, [c’est] d’avoir associé, dans un calcul un peu publicitaire, le cinéaste le plus âgé de la compétition au plus jeune. Godard et Dolan, l’ermite helvète et ses ruminations mélancoliques l’esthète fougueux québécois, ses débordements clinquants, son ardeur juvénile. Le caractère mineur du prix les associant (le « petit » Prix du jury) atténuait beaucoup la portée du geste.” “Un symbole fort” pour Télérama , une “initiative plaisante” pour Le Nouvel Observateur , “très malin, comme une passerelle entre hier et aujourd’hui” salue L’Express . Mais aussi “une transmission au symbolisme aussi appuyé que vide de sens” selon La Croix , un ”geste ornemental, juge Libération. C’est quoi cette idée a priori sympathique et consensuelle ? Elle n’exprime au fond aucun choix esthétique ni critique, elle émet un discours sur le cinéma, vu comme une grande famille où prospérerait une illusoire harmonie.” Un peu comme dans la critique cinématographique, en quelque sorte…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......