LE DIRECT

Harry Potter rend-il meilleur ?

5 min

En cette dernière Dispute littéraire de la saison, il était temps de se poser la question : « La grande littérature nous rend-elle meilleur ? » Dans une tribune publiée dans le New York Times le 1er juin, le philosophe Gregory Currie soutient que pareille croyance, largement répandue, n’a, en réalité, jamais été démontrée , écrit Macha Séry dans Le Monde . Trop peu de preuves scientifiques, trop peu de recherches psychologiques pour étayer ce postulat fondé sur l’expérience intime. Rien d’autre, en somme, que la foi en la valeur civilisatrice des chefs-d’œuvre, l’espérance que leur génie à nous faire sentir et comprendre la complexité des êtres et du monde affine notre sensibilité et augmente notre aptitude à l’empathie. Difficile, en effet, de concevoir un test mesurant les effets de Guerre et Paix, explique-t-il. Or « un grand nombre de ceux qui apprécient les plaisirs durement acquis de la littérature ne se contentent pas de récolter les récompenses esthétiques de leur lecture, ils insistent sur le fait que leurs efforts les éclairent aussi sur le plan moral. Et c’est exactement ce que nous ne savons pas encore », conclut l’auteur de Narratives and Narrators. A Philosophy of Stories (« Récits et narrateurs. Une philosophie des histoires »). Ses propos ont fait grand bruit. Dans le Time du 3 juin, l’essayiste Annie Murphy Paul a répondu : oui, lire de la fiction « nous rend plus intelligent et plus gentil ». « Plus humain », tranche l’écrivain Karen Swallow dans The Atlantic. Quelques jours plus tard , poursuit Le Monde , une communication de l’université du Vermont relative aux travaux d’un de leurs enseignants, qui aurait pu servir d’argument à ce débat, est passée totalement inaperçue. Anthony Gierzynski, chercheur en sciences politiques, a mené durant deux ans une étude nationale auprès d’un millier d’étudiants sur les effets qu’a exercés sur eux Harry Potter, la série des sept romans de J.K. Rowling, et leurs adaptations cinématographiques. Dans son livre Harry Potter and the Millenials, [paru] aux Etats-Unis le 10 juillet, il révèle que les fidèles des aventures du jeune sorcier se montrent plus ouverts à la diversité et politiquement plus tolérants. Comparativement aux autres, ils présentent une disposition moindre à l’autorité (obéissance aux chefs, aux normes, dédain envers qui ne fait pas partie de leur groupe). Davantage sceptiques et faiblement cyniques, ils sont aussi moins susceptibles d’approuver l’usage de la torture et de la force meurtrière. 60% disent avoir voté pour Obama en 2008 et 83% portent un jugement négatif sur l’administration Bush.

Les sondés appartiennent tous à la « génération du millénaire » (nés autour de 1980-2000). Ils avaient 10-12 ans lorsqu’est sorti le premier tome de la saga, en 1997. « Que le livre leur ait ouvert de nouvelles perspectives ou ait renforcé celles qu’ils avaient déjà, l’immersion profonde dans l’histoire et l’identification aux personnages donne un quasi-alignement des points de vue des fans avec ceux du monde des sorciers », explique l’auteur. A l’inverse, ceux qui n’ont pas lu les livres de J.K. Rowling possèdent des valeurs morales plus hétérogènes.

Autre enseignement : [les lecteurs de l’intégralité de la saga] s’engagent plus volontiers dans des activités politiques. Ce qui reflète la morale de l’histoire, à savoir qu’il est nécessaire d’agir pour combattre ce qui va mal dans le monde, avance Gierzynski. Sans affirmer catégoriquement que les opinions des fans d’Harry Potter sont directement inspirées des leçons tirées des livres, l’auteur assure néanmoins que les résultats des tests statistiques et les témoignages des sondés eux-mêmes laissent « confiants sur le fait que l’histoire des luttes contre Voldemort (le méchant de la série) ait joué, de fait, un rôle important dans le développement politique » de nombre d’entre eux.”

Et pendant ce temps-là, que fait J.K Rowling, vous demandez-vous ? Elle avance masquée. “Dimanche 14 juillet, relève le correspondant du Monde à Londres, Eric Albert, le Sunday Times révélait que derrière Robert Galbraith, auteur d’un « premier » roman policier, soi-disant ancien membre de la police militaire, né en 1968 et père de deux enfants, se cachait en fait J.K. Rowling. Sous ce pseudonyme, celle-ci avait publié en avril The Cuckoo’s Calling (la version française sera publiée chez Grasset à l’automne), accueilli par de bonnes critiques à sa sortie, mais vendu à moins de 500 exemplaires. Depuis la révélation de l’identité de l’auteur, le livre est en tête sur le site Amazon. J.K. Rowling a reconnu la supercherie, soupirant qu’elle aurait souhaité garder plus longtemps l’anonymat. « C’était merveilleux de publier sans effet de mode ou sans attente, et un vrai plaisir de recevoir les réactions des lecteurs sous un autre nom. » Le cheminement de l’ouvrage est révélateur. L’auteure, qui compte près d’un demi-milliard de livres vendus à son actif, a semble-t-il véritablement joué le jeu de l’anonymat. Elle a envoyé le manuscrit à plusieurs maisons d’édition… qui l’ont rejeté ! Kate Mills, d’Orion Publishing, l’a reconnu officiellement : « J’ai lu Cuckoo’s Calling et j’ai dit non. Qui d’autre peut le confesser ? », a-t-elle écrit sur Twitter.

Finalement, la maison d’édition Little Brown (groupe Hachette) a accepté de publier l’ouvrage. L’engouement reste très limité. A l’époque, Cathy Rentzenbrink, critique pour le Bookseller, le magazine littéraire de référence au Royaume-Uni, raconte avoir abandonné le roman à la page 18, agacée par des expressions maladroites et un personnage caricatural. Débordée, elle avait une centaine de livres à parcourir et à sélectionner… « Je cherche souvent des raisons pour arrêter de lire plutôt que pour continuer », avoue-t-elle. Les rares critiques ont été très bonnes, voire élogieuses. « Un premier roman scintillant », estimait le Times. « Tellement prenant qu’il est difficile de croire que c’est un premier roman », ajoutait Mark Billingham, auteur de romans policiers. Le parcours de the Cuckoo’s Calling, qui met en scène un détective privé enquêtant sur un meurtre dans le milieu du show-business, illustre une nouvelle fois ce phénomène littéraire bien connu : un livre respecté, bien ficelé, qui avait difficilement trouvé un éditeur et peinait encore plus à attirer les lecteurs… Jusqu’à la révélation du pseudonyme, qui en fait désormais un succès public garanti.”

On ne sait pas encore s’il rendra ses lecteurs « plus intelligents » , « plus gentils » et « plus humains »

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......