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Homeland, erreurs extérieures et vérités intérieures

6 min

“Des hommes armés jusqu’aux dents qui sortent d’une voiture dans une impasse et agressent une femme voilée des agents de la CIA qui tendent une embuscade à un membre du Hezbollah… Cette scène du deuxième volet de la saison 2 de la série américaine Homeland est située rue Hamra, à Beyrouth , raconte la correspondante du Figaro dans cette ville, Sibylle Rizk. Beirut is Back dépeint la capitale libanaise comme un havre du terrorisme international. Une image héritée des heures les plus noires de la guerre de 1975-1990, qui n’a pourtant plus grand-chose à voir avec la réalité , estime-t-elle. Hamra est devenue l’une des artères les plus cosmopolites de Beyrouth, avec ses cafés, ses bars et une vie nocturne qui fait régulièrement la une des rubriques « voyages » et « loisirs » des plus grands titres de la presse occidentale, avec précisément le même intitulé. « Beirut is Back », titrait Travel & Leisure en 2004, « Beirut is back, and it is beautiful », renchérissait The Guardian, en 2009, pour illustrer le retour de la capitale libanaise sur la liste des attractions touristiques mondiales. La vraisemblance n’est pas le fort de Hollywood, le public libanais le sait depuis longtemps. Mais cette fois, trop c’est trop, semble estimer le ministre libanais du Tourisme, Fadi Abboud, qui veut porter plainte contre les producteurs de cette série à succès. « Je dépense des millions pour des campagnes dans les médias occidentaux destinés à effacer l’association subconsciente entre l’évocation de Beyrouth et celle de Kalachnikov ou de la guerre. Un épisode comme celui-ci, regardé par des millions de téléspectateurs, anéantit tous ces efforts alors qu’il ne repose que sur des mensonges », dit-il au Figaro. Des falsifications que dénonce également l’universitaire libanais spécialiste des médias basé à New York Louay Khraish dans son blog « Imagining Lebanon » : il juge particulièrement « décevant » qu’une série couronnée par des Emmy Awards perpétue « l’épouvantable tradition » hollywoodienne qui consiste à user des pires clichés pour dépeindre certains groupes ethniques, en particulier les Arabes. Homeland n’a pas un « brin de vérité » quand il s’agit de dépeindre Beyrouth et les Libanais, dit-il. Claire Danes, l’actrice qui campe l’agent de la CIA, héroïne de la série, se sent par exemple obligée de porter un voile, une perruque brune et des lentilles de couleur, comme si les yeux bleus et les cheveux blonds tranchaient trop avec la réalité libanaise, alors que seulement un quart des Libanaises se voilent, s’indigne-t-il. Jad Aoun, un autre blogueur libanais basé à Dubaï, qui s’est fait une spécialité de défendre l’image du Liban en traquant l’utilisation du cliché « on dirait Beyrouth » pour décrire des scènes de destruction et de ruines, estime cependant que la voie judiciaire annoncée par le ministre libanais est une impasse. « Mes interventions se sont toujours limitées aux articles factuels dans les médias », écrit-il, car s’attaquer au producteurs et aux scénaristes butera toujours sur le message affiché au début de tous les films avertissant du caractère fictif de leur œuvre.”

Sauf que la fiction dit souvent, si ce n’est toujours, la vérité. “On explique l’engouement actuel pour les séries télévisées par le fait qu’elles sont des révélateurs des évolutions politiques et sociales de nos sociétés . Homeland en est une preuve supplémentaire, estime ainsi l’universitaire québécois Jean-Baptiste Jeangène Vilmer dans les pages Rebonds de Libération . En une seule saison, elle nous a déjà beaucoup dit sur la politique américaine en matière de lutte antiterroriste, et ce qui distingue à ce titre l’administration Obama de celle de George W. Bush. Le symbole télévisuel des années Bush, c’est bien entendu 24 Heures Chrono. Commencée moins de deux mois après les attentats du 11 Septembre, elle était le miroir de cette Amérique virile et sûre d’elle, engagée dans une « guerre contre le terrorisme ». L’infaillibilité de Jack Bauer faisait écho à celle de Bush. Filmée en temps réel, la série incarnait l’urgence permanente et l’état d’exception qui ont marqué cette période.

Un an après la fin de 24 Heures et une décennie exactement après le 11 Septembre, Homeland traite du même sujet : c’est aussi ce qu’on appelle un « thriller sécuritaire », dont le thème est la sécurité nationale. Mais elle le fait d’une manière plus subtile, qui témoigne d’un passage aux années Obama – que 24 Heures avait déjà reflété à partir de 2008 lorsque le libéral Howard Gordon avait succédé au très conservateur Joel Surnow au poste de producteur exécutif : cette coïncidence avec l’élection d’Obama donnait alors deux raisons de nuancer la série. On ne s’étonnera pas de retrouver Gordon aux commandes de Homeland, avec Alex Gansa, un scénariste des deux dernières saisons de 24 Heures.

A Jack, l’homme infaillible, succède Carrie, une femme bipolaire – mais brillante et intuitive. Comme Sarah, l’enquêtrice de The Killing, qui elle aussi a des problèmes psychiatriques. Et les agents très ordinaires de Rubicon, parmi lesquels ont trouve une autre femme brillante mais fragile (Tanya). Toutes les trois ont en commun de connaître la vérité, mais d’avoir un problème de crédibilité et de susciter la défiance, à l’inverse exactement de Jack qui suscitait la foi. Cette recrudescence de héros imparfaits est le signe d’une Amérique qui doute , considère Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. Le fait qu’il s’agisse surtout d’héroïnes est le signe du dépassement de l’hypermasculinité et du machisme présidentiel de Bush. A la question de la légitimité de la torture, posée par 24 Heures, succède celle de la légitimité de l’usage des drones dans Homeland, puisque c’est une frappe de drone sur un orphelinat qui a convaincu un sergent américain prisonnier d’Al-Qaeda pendant huit ans de retourner sa veste et de travailler désormais pour les terroristes. La prémisse de la série est donc que l’usage des drones pourrait être contre-productif et avoir l’effet pervers de rendre l’Amérique moins sûre.

Obama utilise beaucoup plus de drones que son prédécesseur. Ce choix n’est pas dû qu’à des raisons économiques et un légitime souci de ne pas risquer de vie américaine. Il est aussi une stratégie politique : convaincre l’électorat qu’un démocrate peut être un « dur ». L’assassinat ciblé de Ben Laden a contribué à forger cette image. Ce goût prononcé pour les drones aussi. Mais, comme l’illustre Homeland, ils sont surtout le plus efficace outil de recrutement des groupes armés. Les drones d’Obama jouent le même rôle que le Guantanamo de Bush.

Les thrillers sécuritaires des années Obama sont critiques, ils sont les symptômes d’une Amérique qui doute de ses méthodes, et qui pour cette raison même est déjà plus sage qu’elle ne l’était durant la décennie précédente. Homeland est l’une des manifestations de cette évolution. C’est aussi la série préférée du président Obama. Puisse-t-il prendre conscience du risque d’effet pervers qu’implique un usage imprudent des drones” , espère pour conclure le maître de conférences en droit international dans Libération .

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