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Hommage et dégommage

8 min

Il y a 20 jours, le 10 mars, mourait Jean Giraud, dit Gir quand il signait les aventures du Lieutenant Blueberry, et Mœbius pour ses œuvres plus personnelles et fantasmatiques, comme Le Garage hermétique ou Arzak . Son décès a provoqué un émoi considérable dans le monde de la bande dessinée, dont témoigne le mensuel Casemate avec un numéro spécial paru mardi dernier qui rassemble, sous une couverture du maître représentant la toujours troublante Chihuahua Pearl, les hommages en texte et en dessin de 89 de ses confrères, collaborateurs, amis et admirateurs. Beaucoup d’anecdotes, qui derrière l’artiste font voir l’homme dans son humour et sa générosité. Comme Jean-Louis Tripp, qui raconte comment, lui ayant apporté une planche du mythique Garage hermétique qu’il venait d’acquérir pour la lui faire signer, le voit longuement scanner ladite planche, “les yeux à quelques centimètres du papier, balayant la surface case après case, s’attardant sur tel ou tel détail, revenant en arrière avant de repartir. En face de lui, de l’autre côté de la table, je peux quasiment voir, par transparence, les deux points rouges de son regard au laser se déplacer sur le dos de la feuille. J’attendais le commentaire. Il arrive. « Les hachures, c’est long à faire… » Je pense souvent à cette phrase , dit Jean-Louis Tripp. On ne saurait mieux dire à propos des hachures.“ Il y a aussi l’inévitable Alejandro Jodorowsky, qui avait écrit le scénario de L’Incal pour Mœbius, après une première collaboration avortée sur son projet d’adaptation cinématographique de Dune , et qui livre un beau témoignage sur son ami : “C’était un nuage en évolution perpétuelle, dans son style de dessin, mais aussi dans son apparence physique. Comme Picasso, il a changé de style toute sa vie en cherchant son mode d’expression. Pour certains, la BD est un boulot agréable. Pour Jean, c’était un art. Chacun de ses dessins lui était important. Il était là, partout, dans chacune de ses cases, dans l’ombre d’un doigt comme dans le plus petit brin d’herbe.“ Et puis il y a Sylvain Despretz, qui fut le storyboarder de Ridley Scott, Stanley Kubrick ou encore Tim Burton, qui note que “la presse a souvent questionné Mœbius sur des sujets tels que l’alimentation bio et crue, la vie en secte, l’ingstion de divers enthéogènes. Mais aucun journaliste, semble-t-il, ne l’avait interrogé sur la perspective intégrée, les points de fuite, le réservoir de son pinceau, sa vision des lignes de force d’une composition hypnotique, ou encore son unique travail de perfection sur la ligne d’un contour. Bref, sur tout ce qu’il savait faire de mieux au monde : être Mœbius, dieu du dessin.“ Sylvain Despretz a en effet, lui, eu la chance d’enregistrer avec Giraud-Mœbius des heures et des heures de discussion précisément sur la question du dessin, et dont il livre un bel extrait à ce hors-série de Casemate . Vous saurez tout sur la conception mœbiusienne du phylactère et du lettrage, et c’est passionnant !

Cette belle unanimité autour d’un maître vénéré ne doit pas pour autant faire croire que le milieu de la bande dessinée n’est qu’amour et confraternité. La veille de la mort de Jean Giraud, le 9 mars, Lewis Trondheim jetait ainsi un pavé dans la mare, qui n’a pas eu la résonance probablement espérée, sans doute précisément à cause de l’émotion provoquée par ce décès. Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 2006, auteur de la charte graphique du festival du même nom, et notamment des fauves qui en constituent les trophées, Lewis Trondheim a publié ce jour-là sur Le comptoir de la BD , un blog hébergé par le site du Monde , un texte attaquant avec virulence le Festival International de la Bande Dessinée. “Depuis la nuit des temps, les auteurs ne sont pas satisfaits avec le festival d’Angoulême , écrit le cofondateur de L’Association. Les éditeurs ne sont pas satisfaits avec le festival d’Angoulême. La Cité Internationale de la Bande dessinée et de l’Image n’est pas satisfaite avec le festival d’Angoulême. Et le festival d’Angoulême n’est pas non plus satisfait du festival d’Angoulême. Les auteurs râlent car ils y perdent leur temps, que leur travail n’avance pas durant cette période, qu’ils ne sont pas payés, qu’ils n’ont pas le temps de voir les expos, qu’ils ne parviennent pas à se remettre au travail immédiatement en rentrant chez eux, et même il y en a plein qui râlent parce qu’ils ne sont pas invités. Les éditeurs râlent parce qu’ils y perdent chaque année des dizaines, voire une grosse centaine de milliers d’euros. Les deux râlent parce qu’ils n’ont pas voix au chapitre sur cette manifestation. Les deux râlent parce que le festival d’Angoulême est la seule lucarne nationale médiatique sur la bande dessinée. Et qu’on ne peut malgré tout pas s’en passer. Le maire d’Angoulême et le président du Conseil Général se tirent dans les pattes et renvoient dos à dos leurs soldats Cité et FIBD sans prendre en charge leurs vraies responsabilités, c’est-à-dire taper du poing sur la table et faire travailler tout le monde ensemble. Les prix sont parasités par des sous-prix pour faire plaisir aux sponsors. Nous avons maintenant le prix SNCF Polar. Pourquoi pas Western, ou Science-Fiction ? A-t-on vu à Cannes un prix L’Oréal, Renault ou Electrolux ? Et il y a le prix Fnac. Malheur à l’album qui aura ce prix car il ne pourra plus concourir dans la course au prix du meilleur album !!!! Il y a le prix jeunesse attribué par un jury de jeunes lecteurs. Pourquoi ? Le prix polar est-il attribué par des forces de l’ordre, des policiers, des gendarmes, des inspecteurs ? Faire un bon album jeunesse est aussi difficile que de faire un bon album tout court. Pourquoi un jury différent ? Et les Grands Prix ? , assène Lewis Trondheim. J’ai été flatté d’avoir été choisi par mes pairs, je les en remercie, mais j’ai honte d’arriver avant Muñoz, avant Blutch, avant Spiegelman, avant Chris Ware, avant Bill Watterson, avant Otomo, Toriyama, Tatsumi, Binet, F’murrr, et bien d’autres… Quand je vois, lors des délibérations, que nombre de mes confrères ne connaissent pas la plupart de ces noms, ni leurs travaux, ni ne veulent entendre parler d’un auteur japonais, j’ai honte ! Et je me dis que je ne peux pas faire le travail qui m’a été désigné, c’est-à-dire, voter pour un auteur dont l’œuvre a contribué de façon majeure à l’essor de la bande dessinée. C’est pourquoi , explique Lewis Trondheim, j’ai quitté les délibérations en pleine discussion cette année et que je n’y reviendrai pas dans le mode d’élection actuel. Durant deux années, me semble-t-il, c’est l’ensemble des auteurs qui ont voté. Et ils ont choisi Goossens et Crumb. J’aurais plus confiance dans ce mode d’élection que celui actuel, quelles que soient les qualités des auteurs choisis. Je le répète pour que ce soit clair et que ce ne soit pas considéré comme une attaque contre des individus, Jean-Claude Denis, Baru, Dupuy et Berbérian et moi-même n’aurions pas dû être nommés avant bon nombre d’autres. Ce qui n’empêche aucunement que je trouve qu’il y a d’énormes qualités chez ces auteurs, surtout chez moi, je suis trop fort au squash.“

Malgré les nombreuses propositions constructives de réforme du festival d’Angoulême qui concluent ce texte, personne, à part quelques auteurs et internautes, ne lui a encore renvoyé la balle. A suivre, bien entendu…

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