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Honneur aux architectes étrangers (par Christophe Payet)

4 min

Imaginez-vous contemplant l'œuvre d'un artiste, alors que vous êtes vous-même dans l'œuvre de ce même artiste.

C'est une drôle de mise en abyme, ça ressemble à une expérience un peu surnaturelle... mais ce n'est ni plus ni moins qu'une exposition sur le grand architecte brésilien Oscar Niemeyer. Et une exposition qui s'installe donc dans l'une de ces oeuvres parisiennes : l'emblématique siège du parti communiste français, place du Colonel-Fabien.

Dans Libération, Christophe Alix décrit cette exposition consacrée à la « grande oeuvre de sa vie : la création de Brasilia ». C'est ainsi que six mois après la mort de Niemeyer, le siège du PCF célèbre le cinquantenaire de la capitale fédérale du Brésil, et ce jusqu'au 30 juin. A partir de photos, de dessins, de maquettes, l'exposition retrace l'épopée de cette cité utopique bâtie ex nihilo à plus de 1000 mètres d'altitude.

Christophe Alix raconte comment la ville fut « édifiée à une vitesse folle entre 1956 et 1960. En moins de mille jours, dit la légende. Cette cité, qui se voulait idéale devait (…) permettre au Brésil d'accomplir cinquante ans de progrès en cinq ans ».

Brasilia, c'est la démesure architecturale, la créativité, mais aussi un symbole. Symbole d'une « utopie messianique ». Cette utopie inspirée des « théorie architecturales radicales du Bauhaus allemand et de Le Corbusier ». Le résultat est futuriste, presque surréaliste. Le cosmonaute russe Youri Gagarine en a fait l'expérience en arrivant sur place en 1961. Lui qui fut le premier homme à découvrir l'espace est complètement déboussolé à Brasilia : « J'ai l'impression de débarquer sur une planète différente. Pas sur la Terre ». Et il parle en connaisseur.

Le lieu de l'exposition, place du Colonel-Fabien donc, est lui aussi un symbole de cette utopie futuriste. Même s'il n'a longtemps été considéré que comme « un bunker version guerre froide ». On se bouscule désormais pour y réaliser exposition, défilé, tournage. « Longtemps décrié comme un monument d'austérité aussi chaleureux qu'un comité central du PCF de la grande époque », « le siège du parti communiste français est devenu un haut lieu de la culture ». Récemment, on pense à l'Ecume des jours de Michel Gondry, qui a été tourné pour partie dans sa coupole. Mais le bâtiment classé monument historique en 2007 a également accueilli un défilé de Prada ou un shooting de Marion Cotillard pour Dior. Pas très communiste tout ça... Mais L'argent récolté sert à payer en partie les 1,2 million d'euros d'entretien annuel. Oscar Niemeyer mérite bien que l’on prenne quelques petites libertés avec l’idéologie…

Mais pendant que l'on met à l'honneur ce grand architecte brésilien, les architectes français, eux, peinent à créer de la nouveauté à domicile. Dans Le Monde, Christine Desmoulins explique pourquoi la création hexagonale souffre de la concurrence étrangère. Fini le temps où les jeunes architectes français gagnaient des prix dans le monde entier et profitaient des grands travaux lancés par François Mitterrand. Désormais, ce sont les architectes étrangers qui bénéficient des procédures de mise en concurrence des commandes publiques.

Et les exemples ne manquent pas : le Centre Pompidou-Metz, le Louvre Lens et les Fonds régionaux d'art contemporain de Marseille et de Besançon, sont des oeuvres japonaises. A Narbonne, le musée de la romanité est dû au britannique Norman Foster, quant au Centre d'exposition d'Annecy, il sera l'oeuvre du suédois Snohetta, déjà architecte du Centre international d'art pariétal à Lascaux.

Quelle place reste-t-il alors pour la création française ?

Pour Christine Desmoulins, cette tendance accompagne un autre phénomène : la « starisation » grandissante du métier. Désormais comme dans le cinéma, l'architecture met en avant des acteurs « bankable ». Sauf que, tout comme un acteur bankable n’assure pas de réaliser un bon film, et bien un grand nom international de l’architecture n’est pas synonyme de réussite. Notamment à cause du décalage culturel. « Est-il judicieux », demande un architecte cité par le Monde, « de choisir sur dessin un projet japonais évanescent, quand en France, des normes imposent d’isoler les murs par 50 centimètres de laine de verre ? » Pour Christine Desmoulin, « cela explique que certains projets tutoient le désastre avant même d’être terminés ». Elle prend notamment l’exemple du Musée des confluences à Lyon. Ce musée, qui devrait ouvrir en 2014, a été conçu par un cabinet autrichien. Mais le projet végète depuis 13 ans. Et son budget a été multiplié par quatre.

Pour que la greffe prenne, il faut que le maitre d’ouvrage aille chercher plus qu’une simple signature à l’étranger. La journaliste cite le peintre Gérard Traquandi : « La France entretient inconsciemment un catholicisme coupable. Nul n’ose dire qu’il a envie de beauté. Punis, les Français se libèrent en allant acheter de la beauté ailleurs. Qu’un Asiatique arrive et pose une pierre sur un bloc de béton suffit à susciter l’extase ». Alors en attendant l’extase devant des œuvres françaises, il est toujours possible d’aller s’extasier devant la démesure brésilienne place du Colonel-Fabien.

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