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Honneurs et balbutiements

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« J’ai beaucoup d’affection pour M. Modiano, mais je pense que Philip Roth le méritait bien plus » , a déclaré Alain Finkielkraut au New York Times . Eh oui, “Patrick Modiano plutôt que Philip Roth, ou Haruki Murakami. Les académiciens suédois qui attribuent le prix Nobel de littérature ne détestent pas étonner le monde , constate Claire Devarrieux dans Libération. Mais si la surprise est de taille, elle est aussi excellente , se réjouit-elle : quel écrivain peut se vanter de s’attirer une sympathie aussi constante, jamais démentie, et cela dans toutes sortes de publics, sans pour autant jouer dans la catégorie galvaudée des best-sellers ?” “Les académiciens suédois pouvaient-ils mieux contenter le public français ? , s’interroge de même Sabine Audrerie dans La Croix. En choisissant Patrick Modiano, ils récompensent un lauréat à la fois étudié à l’Université et vendu dans les gares, très aimé de ses lecteurs fidèles et des Français. Ceux d’entre eux qui ne l’auraient pas encore lu ont au moins croisé sa silhouette de géant, son visage doux et sa diction réservée dans les émissions de Bernard Pivot, qui longtemps accompagnèrent la sortie de chaque nouveau livre.” Pour Philippe Lançon, de Libération, “dans la France étroite, pesante et vociférante de 2014, l’attribution du prix Nobel de littérature à Modiano est d’abord un signe de délicatesse. Le château de sable qui nous vient de Suède fait rêver les lecteurs silencieux, ceux pour qui profondeur et légèreté, lenteur et rapidité, mémoire et sensibilité s’unissent dans une certaine lumière, propre à réfléchir la poussière du temps perdu, et d’abord celle qu’on met sous le tapis. Car, si la délicatesse de Modiano est nervalienne, entre la marche et l’insomnie, elle est également et fermement politique – et c’est bien ce que les jurés Nobel ont distingué.” Ce que regrette d’ailleurs Bernard Quiriny dans L’Opinion. “On soupçonne souvent , écrit-il, le prix Nobel de choisir ses lauréats en fonction de considérations géographiques ou politiques, avec des écrivains consensuels, multi-culturalistes, irréprochablement corrects. Le communiqué de presse de l’Académie ne manque d’ailleurs pas d’indiquer bêtement que Modiano n’a pas été choisi seulement pour son « art de la mémoire avec lequel il a fait surgir les destins les plus insaisissables », mais parce qu’il fait « découvrir le monde vécu sous l’Occupation » : sous-entendu, on peut l’enrôler dans la lutte contre le retour des heures les plus sombres, comme on dit. Ne retenir que ça dans son œuvre, c’est avoir le génie de taper juste pour une raison idiote.” Au contraire, estime Claire Devarrieux dans Libération, “en récompensant Modiano […], les Nobel ont, apparemment, choisi la littérature pure, le murmure plutôt que l’ardeur militante, le balbutiement plutôt que la prose déclarative. A propos de balbutiements, les groupies unanimes de Patrick Modiano réclament de l’entendre prononcer son discours à Stockholm. Saura-t-il finir ses phrases ? Parlera-t-il, comme d’habitude, avec les mains ? Devra-t-il se faire tailler un habit sur mesure pour caser son mètre quatre-vingt-dix-huit ? Qu’on nous pardonne cette familiarité , s’excuse Libération. Même les détracteurs de Patrick Modiano ont de l’affection pour lui, tant la sincérité de son engagement littéraire ne fait de doute pour personne.” “Il y a comme un air de revanche à voir le prix Nobel de littérature attribué à Patrick Modiano , considère pour sa part Jean-Marcel Bouguereau dans Le Nouvel Observateur. Modiano, c’est l’anti-mode. L’anti-époque. L’anti-paillette. Il suffisait, [le jour de l’annonce du prix], de le voir et de l’écouter, répondant aux journalistes, l’air emprunté, mal à l’aise devant les rafales de questions, mais y répondant avec une affabilité égale, avec une modestie rare, tâtonnant vers le mot juste, loin des paroles convenues de tous les petits malins qui, d’ordinaire, se mettent en avant sur les plateaux télévisés. […] Dans le monde des chaînes d’infos, du buzz à tout prix, du canular de Nicolas Bedos, de l’indignation capillaire de Nabilla, du livre règlement de compte de Valérie Trierweiler, le monde de Patrick Modiano nous console et nous fait du bien, comme si, en lisant ses livres et pour le paraphraser, on revivait l’époque, mais en bien.” Et puis “surtout , se réjouit l’éditorial du Monde, délai inhabituellement court, ce prix survient six ans après la remise du Nobel de littérature à un autre grand écrivain français, Jean-Marie Gustave Le Clézio. Patrick Modiano est ainsi le quinzième Français à recevoir la prestigieuse récompense. Ce qui fait de ce pays le champion mondial dans cette catégorie – et encore, sachant que le refus par Jean-Paul Sartre de son Nobel, il y a juste cinquante ans, avait ouvert une longue période de « punition », qui ne prit fin qu’en 1985, avec Claude Simon. En France, pourrait-on dire, on n’a pas de pétrole, mais on a des Nobel. Il y a donc dans la décision de l’académie suédoise comme un pied de nez aux apôtres du déclinisme , estime Le Monde. Nonobstant la récurrente annonce de son déclin, voire de sa mort imminente, sa culture, et singulièrement sa littérature, reste un fleuron français, témoin de sa capacité à maintenir son rang parmi les nations.” “Même si la valeur littéraire ne fait pas bon ménage avec les grands ensembles et les statistiques, on ne peut que se féliciter , se réjouit pareillement Alain Nicolas dans L’Humanité, de voir ainsi démentis tous ceux qui ont décrété la mort de la littérature française et veulent la voir à bout de souffle, marginalisée, repliée sur l’Hexagone. C’est non seulement mal la connaître, mais aussi oublier que la littérature est avant tout affaire de singularités. Ainsi il n’est pas indifférent de voir qu’après Le Clézio, l’arpenteur planétaire, vient dans la longue liste des lauréats français le plus parisien de nos écrivains. Modiano, le plus précisément situé dans l’espace et le temps, reçoit le témoignage de son rayonnement mondial. […] Patrick Modiano en Nobel, il faudra s’y faire. Cet homme à la parole hésitante, maladroit devant les caméras, va devoir discourir et délivrer un message sur le sens de la littérature. Et là encore , parie L’Humanité, il va nous étonner.”

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