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Impertinence musicale (par Flore Avet)

6 min

On ne saurait dire comment la disposition des ministres frais émoulus s’est organisée autour de leur nouvelle table de travail, mais en cas de pagaille, il est une discipline, martiale autant qu’absolue au sein de laquelle les maîtres, les dominants évoluent aussi anonymement que fermement à laquelle ils peuvent se référer. Je veux parler là bien sur de la musique d’orchestre.

Je ne sais pas si cette nouvelle vous ébranlera autant qu’elle m’a étonné, mais j’ai appris il y a quelques semaines dans Le Figaro, grâce aux très belles histoires musicales de Christian Merlin, que ce n’est pas tant le chef qui dirige, que l’alto solo.

Il raconte : Un jour salle Pleyel, Christoph Eschenbach se trompa dans la battue du Sacre du Printemps de Stravinsky et donna un départ une mesure trop tôt. Le musicien d’orchestre est placé devant l’alternative suivante : suivre le geste du chef malgré l’erreur, ou ne pas en tenir compte. Ce jour là, le pupitre d’alto comme un seul homme attaqua au moment où la baguette s’abaissa. Réflex collectif ? Pas seulement. Cette décision, qui se prend en une fraction de seconde fut d’abord celle de l’alto solo de l’orchestre de Paris, Ana Bela Chaves. (…) Cette femme est un leader : si elle n’avait pas levé son archet, les onze autres altistes assis derrière elle n’auraient pas bronché. Pourtant dans le grand public, personne ne la connaît. (…) Alto Solo, Ana Bela Chaves est chef de pupitre : elle a sur sa section une autorité non seulement musicale mais aussi humaine. (…) A ses côtés le second alto solo, Nicolas Carles. (…) Derrière, les musiciens du rang, selon une terminologie militaire pour le moins méprisante, si bien que l’on préfère aujourd’hui l’expression « Tuttistes » pour désigner ceux qui jouent les Tutti (les pages symphoniques où tout l’orchestre joue ensemble.) (…)

Ces musiciens, que l’on imagine filer doux, la discipline même, ne manquent pour autant pas de fantaisie pour décrire leur « Tuttisme » :

  • Franck Chevalier, lui aussi altiste mais à l’orchestre de France ressent comme grisante l’expérience de fondre son individualité dans le tout : « C’est un sentiment d’abandon. On ne s’entend pas jouer, on ne contrôle pas ce qu’on fait, et en même temps on est aspiré, c’est une transcendance. Quant à Johannes Rizkowski, cor solo de l’orchestre symphonique de la radio bavaroise, explique, comme halluciné par le pouvoir de l’orchestre : On a alors le sentiment d’escalader l’Everest pieds nus à grandes enjambées, et de danser en portant quatre hommes sur ses épaules tout en jonglant avec des œufs crus.*

L’orchestre est une discipline très hiérarchisée, et très segmentée sociologiquement. Ainsi, nous décrit Christian Merlin Les cordes, majoritairement recrutées dans la bourgeoisie, sont à la fois fières de la noblesse de l’instrument et condamnées à l’anonymat les vents, parfois méprisée pour leur origine populaire (les cuivres ont souvent fait leur apprentissage dans les fanfares municipales), sont admirés pour leurs nombreuses interventions solistes. La pire insulte ? Celle proférée par ce hautboïste à ses collègues des cordes qui se montraient bavards en répétition : « Taisez vous les anonymes ! ».

Si l’orchestre en son sein même fait démonstration de ses hiérarchies, les personnalités que l’on identifie, dont on reconnaît le nom, que l’on suit, que l’on vient voir, ce sont les chefs d’orchestres. On peut s’imaginer que le rapport d’autorité se fait naturellement, que c’est l’ordre des choses, eh bien ça n’est pas si simple que ça. Le journaliste du figaro poursuit avec une anecdote extra musicale : Le rapport avec le chef est crucial. Rapport de pouvoir, c’est aussi un rapport de confiance. Le chef qui pouvait autrefois se contenter d’être un despote, doit aujourd’hui convaincre les musiciens de le suivre dans son interprétation. Reste à savoir qui joue : à la fois artiste et salarié, aristocrate et prolétaire, le musicien d’orchestre est un vrai paradoxe vivant, exécutant autant qu’interprète. Le chef Israélien Daniel Oren en a pris conscience grâce à un rabbin. En 1975 il fut en proie à un dilemme : les répétitions, voir les concerts tombaient souvent jour de shabbat. Il alla consulter le grand rabbin de Berlin pour lui demander conseil. Celui ci réfléchit un moment et lui dit à peu près « toi tu diriges, mais ce sont bien les musiciens qui jouent ? alors on va dire que ce sont les musiciens qui travaillent et pas toi ».

Aller, pour conclure, une petite piqure douce amère, afin de bien se mettre en tête que le collectif a décidément intérêt à se mettre d’accord avec l’individuel, Un orchestre peut manger un chef au petit déjeuner. Lors d’une répétition à l’opéra de paris, un musicien se retrouva à quatre pattes faisant mine de chercher quelque chose, répétant « ou est il ? ouest il ? »un deuxième le rejoignit par terre, au troisième musicien accroupi, le chef finit par interrompre la répétition : « Mais enfin, qu’est ce que vous cherchez ? » « Le Tempo maître » répondirent en chœur les musiciens.

La musique d’orchestre, ou comment le collectif peut se montrer impitoyable.

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