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Le 6 décembre, l’écrivain Patrick Besson a prononcé une conférence à la faculté de philologie de Belgrade, ville chère à son cœur. Son titre : « La littérature française est-elle morte ? » Conférence publiée par Le Point , qui commence par le portrait de quelques uns de ses collègues, dont les noms surnagent selon lui “dans le désastre général de notre littérature” , et se termine par ceci : “Il y eut naguère les Ecritures : quand on croyait en Dieu. Il y eut ensuite l’écriture : quand on écrivait à la main. Il y a maintenant l’écrit. C’est une nouvelle substance composée de mots qui doivent exprimer le moi profond de l’auteur. Tout moi qui n’est pas profond ne saurait accéder à l’écrit. Ayant renoncé aux avancées techniques qui enthousiasment les auteurs des générations précédentes et fuyant la politique comme une vierge qui se sent menacée dans sa vertu, l’écrivain contemporain en est réduit à s’en prendre à lui-même, ce à quoi les réseaux sociaux, en faisant de chacun de nous le héros singulier et omniprésent de sa propre histoire, l’encouragent. Il place donc sa personne – sublimée comme elle l’est déjà sur sa page Facebook – au centre de sa création. Comme si Dieu, au lieu de créer l’homme et la femme, avait créé Dieu. L’Univers ne serait pas allé loin. Cette explosion de narcissisme chez les écrivains est accompagnée d’un déploiement de sentiments humanitaires , déplore encore Patrick Besson. Pour se faire voir, il faut se faire bien voir. Ayant placé sa personne au centre de son œuvre, l’écrivain contemporain se sent obligé de la montrer sous un beau jour. Il a recours alors aux sentiments humanitaires. Quelle est la différence entre un sentiment humain et un sentiment humanitaire ? Un sentiment humain peut être mauvais – la jalousie, la haine, le mépris – alors qu’un sentiment humanitaire est toujours bon : l’amour, la compassion, le dévouement. Voici notre auteur enfermé, de son propre gré, dans la prison du Bien, au fond de laquelle il croupira jusqu’à la fin de ses jours sur la liste des best-sellers. La morale a réussi à se faire passer pour la meilleure amie de la littérature, voire son seul garant auprès des lecteurs, alors qu’elle est son ennemie mortelle. La morale et l’art se livrent une guerre féroce depuis le début de l’humanité. Combien d’artistes, sous tous les régimes politiques, y compris et peut-être surtout les régimes dits démocratiques, furent-ils considérés comme des délinquants et traités comme tels ? La morale, armée par le capitalisme triomphant et la bourgeoisie impitoyable, a fini par mettre la littérature hors d’état de lui nuire. Voilà pourquoi, conclut Patrick Besson, à la question posée dans le titre de cette conférence (« La littérature française est-elle morte ? » , je le rappelle), je réponds oui.”

On ne sait ce que l’écrivain a pensé de l’élection, le 12 décembre, de Dany Laferrière à l’Académie française. La presse en tout cas s’en réjouit, à l’instar de La Croix , qui le décrit en “bon vivant, homme spirituel et rieur, à l’humour mordant qui se donne parfois en spectacle dans sa baignoire où il égaye le public de ses lectures favorites” . Mohammed Aïssaoui, dans Le Figaro , salue en lui “un grand écrivain et un homme délicieux. C’est aussi un homme de bonne compagnie. Son humilité et sa gentillesse ont séduit tous ceux qui l’ont approché. Et un homme de parole. Il avait conscience d’avoir de fortes chances d’être élu, mais il a tenu à honorer un engagement : ce jeudi 12 décembre, jour de sa consécration, il se trouvait à Port-au-Prince pour inaugurer le premier Salon du livre de Haïti.” C’est là que l’a suivi Arnaud Robert, pour Le Monde , qui voit dans cette élection “une curiosité, à bien des égards. Deuxième Noir académicien après Senghor, une candidature suscitée par Jean d’Ormesson qui s’est réglée rapidement, en un tour, par treize voix sur vingt-trois. « Victor Hugo, lui, a tenté le coup six fois avant d’être admis », s’amuse Laferrière, qui va occuper le siège d’Hector Bianciotti, écrivain originaire d’Argentine, mort en 2012. Il a adressé aux « habits verts » une lettre avec un imparable argument : « Depuis trente ans, j’ai créé un pont entre Haïti et le Québec, deux pays où dix millions de gens parlent le français. Il faut parier sur cette relation. » Presque une vision de marché pour cet écrivain dont la carte de visite affiche, pour profession, « Import-Export ». […] Jeudi 12 décembre, quand il arrive à la fondation Fokal à Port-au-Prince, face à une foule d’étudiants, Dany Laferrière est traité comme un héros national. « Il montre à qui ne voulait pas encore l’entendre qu’Haïti peut inspirer le monde », souffle son ami l’écrivain et éditeur Rodney Saint-Eloi. L’élu répond aux questions en créole, en français. Il annonce déjà qu’il ne vivra pas en permanence à Paris : « Mais je serai courtois avec mes nouveaux camarades. Je participerai avec assiduité, comme je l’ai promis, aux travaux de l’Académie. » Dany Laferrière, rappelle Le Monde , dans ses livres, raconte sa vie d’exilé, sa fuite d’Haïti sous la dictature de Jean-Claude Duvalier, les usines québécoises où il a payé son droit de passage, les chambres minuscules où il a peaufiné sur une Remington une œuvre saturée d’humour et de lectures. Il pense à l’exil, « ce qui permet de se voir totalement sans tomber dans soi-même ». […] Il est désormais un écrivain de Montréal né en Haïti, élu à l’Académie française. Quand on lui demande d’où il vient, il répond : « De nulle part. C’est un joli coin. »

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