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La dernière livraison, Printemps 2014, de la revue France Culture Papiers, en kiosque et en librairie depuis hier, propose entre autres un long entretien avec Jean d’Ormesson, retranscription des A voix nue qui seront diffusées sur nos antennes du 17 au 20 mars prochain. Le ci-devant Comte Jean Bruno Vladimir François de Paul Le Fèvre d’Ormesson, académicien, ancien directeur du Figaro et, paraît-il, « écrivain préféré des Français » (c’est son intervieweur Sébastien Le Fol qui l’affirme), y revient notamment sur ses débuts, comme il l’avait fait au Rendez-Vous de Laurent Goumarre, propos également retranscrits dans la revue. « Mes premiers livres n’ont pas marché , se souvient-il. J’avais déposé mon premier livre chez Gallimard et j’ai attendu 8 jours. Après j’ai su qu’il fallait attendre 3 mois ou 6 mois. Puis, j’ai déposé mon manuscrit chez Julliard un samedi le dimanche, à 8 heures, le téléphone sonnait et Julliard me disait : “C’est un chef d’œuvre…“ Bon, ce livre n’a pas très bien marché. Il faut dire que j’avais contre moi une puissance très grande, libérale. J’avais Le Figaro contre moi… On refusait de parler de mes livres, on refusait la publicité payante parce que j’avais eu le malheur, étudiant, d’écrire un article sur un roman de mon prédécesseur : Pierre Brisson. C’était un grand journaliste mais il écrivait des romans qui n’étaient pas bons. Et j’avais dit cette phrase qui est devenue un peu célèbre : “Il y a quand même une justice, on ne peut pas être à la fois directeur du Figaro et avoir du talent.“ » Il faut toujours se méfier de ce qu’on écrit. C’est en tout cas au Figaro que Jean d’Ormesson a accordé la primeur de sa dernière consécration. A Anne Fulda qui l’interroge, il annonce : « Vous ne savez pas ? J’ai une bonne nouvelle. Antoine Gallimard voulait me voir. J’ai compris que c’était un peu urgent. Je l’ai vu la semaine dernière et il m’a annoncé qu’il allait me publier dans la “Pléiade” » . “Entrer de son vivant dans la « Pléiade » ! L’écrivain ne cache pas sa joie , note Anne Fulda. Il exulte. Savoure son plaisir. Oui, il l’avoue sans se faire prier, dans son Panthéon personnel, cette distinction, c’est du nanan : mieux encore que d’être immortel.”

“Le travail d’édition ne sera pas simple , ironise Edouard Launet dans Libération. Faudra-t-il retenir Du côté de chez Jean de préférence à Jean qui grogne et Jean qui rit, ou alors les deux ? Le nouvel élu de la Pléiade a déjà largement mâché le boulot , s’amuse le chroniqueur, en soulignant dans Qu’ai-je donc fait : « Je n’écris pas pour faire le malin ni pour ouvrir, comme ils disent, des voies nouvelles à la littérature. Pouah ! »

“Tant qu’à entrer de son vivant en Pléiade, autant réussir sa sortie” , note Jérôme Dupuis dans L’Express, à propos non de l’entrée d’Ormesson dans la prestigieuse collection, mais de celle du beaucoup plus discret Philippe Jaccottet. Il y a deux semaines, le poète était ainsi “le quinzième auteur – sur plus de 200 au total – à y figurer de son vivant. Gide fut le premier, suivi notamment par Malraux et Montherlant et, plus près de nous, Ionesco, Claude Lévi-Strauss ou Milan Kundera. Un seul à osé décliner cet honneur en quatre-vingts ans : Henri Michaux.” Quand on est vivant, “la tentation peut-être grande d’influer sur le contenu de « sa » Pléiade. Au point, parfois, d’être en contradiction avec les exigences universitaires de la « collection de référence » et de son appareil de notes souvent inégalé ? , s’interroge le critique de L’Express , qui prend longuement comme exemple celui de Saint-John Perse. “Comme tout grand poète, Saint-John Perse était un visionnaire , écrit-il. Le 3 février 1917, jeune diplomate en poste à Pékin, il prédisait à son supérieur du Quai d’Orsay « la marche finale de la communauté chinoise vers un collectivisme proche du communisme léniniste ». C’était quasiment deviner la Longue Marche avec dix-sept ans d’avance. Exceptionnel. A ce petit détail près qu’en ce début de février 1917, Lénine vit à Zurich et que l’insurrection bolchévique n’a pas encore débuté. L’explication de cet anachronisme ? Cette « lettre de Chine », écrite sur la Côte d’Azur, ne date pas de 1917, mais plutôt de 1967. Il s’agit d’un faux, forgé par le poète lui-même, en vue d’édifier sa statue de marbre pour l’éternité. Ou plus exactement son mausolée de papier doré à l’or fin l’entrée de son vivant en Pléiade. Pour l’occasion, notre Prix Nobel de littérature écrira en effet 36 fausses « lettres de Chine » (sur 39…). […] Dans sa récente biographie de l’auteur d’ Anabase, Henriette Levillain n’hésite pas à affirmer que son édition en Pléiade est « parfaitement hérétique ». Il faut dire que, soucieux de régler des comptes au soir de sa vie, le poète a imposé sa volonté d’airain au pauvre responsable officiel du volume, Robert Carlier : un jour, il rédige un fausse lettre de 1917 à Paul Valéry un autre, il écrit sa propre biographie à la troisième personne, transformant une brève visite protocolaire en Mongolie en une épopée aventureuse d’un mois dans les steppes de l’Asie centrale un troisième, il efface le nom du général de Gaulle, qu’il hait, de toute sa correspondance et puis tant qu’il y est, il écrit les 258 pages de notes et choisit même l’illustration de couverture, son masque de bronze sculpté par un artiste hongrois ! Le poète ressortira essoré de ce long labeur et ne pourra savourer que trois brèves années le plaisir de se lire sur papier bible, avant de s’éteindre en 1975. Avec la certitude que, pour la postérité, il serait ce génie précoce qui fraie avec les grands de ce monde (Roosevelt, Kennedy…), tout en brillant au firmament des lettres au côté de Dante et de Chateaubriand.”

Et désormais, donc, de Jean d’Ormesson…

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