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Inadmissible fait du prince ?

5 min

Ivan A. Alexandre ne fait pas que mettre en scène de l’opéra, il est surtout critique musical à Diapason . On se souvient, pour notre plus grand bonheur, de sa goûteuse interview de Roberto Alagna. Mais Ivan le Terrible est surtout connu pour ne jamais hésiter à mettre les pieds dans le plat via sa chronique mensuelle. Celle de juin commence par une petite annonce, “lue dans Le Monde et Télérama : « La Ville de Lyon recrute pour l’Auditorium – Orchestre national de Lyon son/sa directeur/-trice général-e. » Tiens ! On croyait l’affaire conclue depuis belle lurette. Transfuge de l’Opéra de Rouen, Laurent Langlois avait semé la zizanie dès son arrivée il y a trois ans, et son départ était annoncé en novembre. Un appel à candidatures s’ensuivit, dont le résultat devait être connu en février. Pourquoi ne l’était-il toujours pas fin avril ?

Parce que le maire de Lyon a déclaré nul le concours de février. Et qu’est-ce qui lui fait croire qu’un nouvel avis lui apportera le directeur de ses rêves ? Dieu seul le sait. En principe, quand une campagne de recrutement échoue, la suite s’aggrave. Prudents, les candidats légitimes s’abstiennent. Ne se hasardent plus que les seconds couteaux, les postulants perpétuels et les amis d’amis qui connaissent des gens haut placés. A un poste joignant la direction d’un orchestre prestigieux et la programmation d’une grande salle, le public pouvait espérer davantage. Quand ces lignes paraîtront, Monsieur le maire aura fait un choix qu’on espère plus heureux que le précédent. Mais pour l’éclat, l’audace et la dextérité, quelque chose nous dit qu’il faudra attendre le prochain train.

On ne vous raconte pas cette histoire de bureau pour vous attendrir, moins encore pour porter ombrage aux institutions nationales. On vous la raconte parce qu’elle n’a rien de lyonnais, ni rien d’accidentel. On vous la raconterait pour le tiers des orchestres français. On pourrait la redire à propos des Opéras de Rouen, de Nice, de Saint-Etienne, de n’importe où. C’est l’histoire sans fin du recrutement sur dossier. Pour échapper au népotisme et au fait du prince, nos élus ont mis au point une méthode simple, une méthode d’élu : candidature, élection, mandat. Mais voilà. Ce qui marche pour un maire ou un président marche beaucoup moins bien pour le responsable d’un établissement qui réclame tout à la fois maîtrise technique, instinct diplomatique, rigueur administrative, étoffe humaine, expérience professionnelle et puissance visionnaire. Une perle aussi rare doit sûrement occuper quelque part une fonction analogue. Comment voulez-vous qu’elle dépose un dossier ? Ce serait prendre un risque terrible. Imaginez qu’on lui préfère autrui : ses administrés comme ses tutelles lui tiendraient rigueur d’avoir voulu partir. Elle aurait tout à perdre : et la maison future et l’actuelle. L’unique moyen de convaincre une telle personne est d’aller la chercher. Le système du dossier écarte par avance les bons capitaines.

Tout le monde le sait, y compris les recruteurs. Auxquels se présentent deux solutions : renoncer aux meilleurs candidats, ou tricher. La seconde étant la plus sûre. On se souvient de l’affaire Savary.

En 1999, Jérôme Savary doit quitter le Théâtre national de Chaillot. Un ministre lui promet l’Opéra-Comique, salle dont le directeur a atteint l’âge de la retraite. Un autre ministre prend ombrage de cet abus de pouvoir et réclame un concours. Allez-y, messieurs dames, déposez vos dossiers. Une dizaine de candidats s’exécutent lorsque M. Savary prend la presse à témoin. On m’a promis la salle Favart, et voilà qu’on la met aux enchères, qu’est-ce que c’est que ces histoires ? Mon théâtre, et que ça saute ! Eberlués, les candidats apprennent bientôt la nomination dudit. Quelques mois plus tard, le directeur de la Musique au ministère de la Culture démissionne tandis que l’Opéra-Comique entre en hibernation.

Exemple parmi cent. On sait qui l’on veut, on simule une compétition démocratique, et au bout du compte on fait ce qu’on veut. Et plus on s’efforce de respecter la procédure, moins le résultat nous satisfait. Alors pourquoi, au lieu de feindre une rigueur qui ne trompe personne, ne pas changer la règle ? Evaluer, décider, assumer les conséquences, avec courage et au grand jour.

Inadmissible fait du prince ? , s’interroge le chroniqueur de Diapason . Continuons de prendre nos exemples dans le lointain passé : disons, deux Grands Travaux du président Mitterrand. Ici, la métamorphose d’un musée par l’architecte Ieoh Ming Pei, caprice royal, choix personnel et autoritaire que le ministre Jack Lang détaillera plus tard dans son livre, Les Batailles du Grand Louvre. Là, un temple lyrique attribué selon la procédure légale, sur concours. Retour à l’inaltérable Syndrome de l’Opéra de Maryvonne de Saint Pulgent : le projet n° 222, où l’on avait cru déceler la patte de la star Richard Meier se révèle finalement être l’œuvre de l’obscur Carlos Ott le président cède au protocole, ce sera le n° 222 que personne n’aime et surtout pas lui. D’un côté, un Louvre immensément populaire qui nous vaut l’admiration du monde et quelques contrats en Chine. De l’autre, la Bastille.

Moralité : plutôt fait du prince que méfait du concours. C’est le fait du prince qui, en 1973, fit venir Rolf Liebermann de Hambourg à Paris. C’est le fait du prince qui mit autrefois Stéphane Lissner sur le trône du Châtelet et Dominique Meyer sur celui des Champs-Elysées – deux hommes aujourd’hui à la tête de grandes institutions européennes. Coup dur pour la démocratie, coup de maître pour le public, les arts et la cité. Si nous voulons éloigner l’échec et le mensonge, voyez-vous une alternative ?“

La question reste posée…

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