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Indécences

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Luc Ferry persiste et signe. Constatant que, suite à sa dénonciation, citée ici-même la semaine dernière, de « l’imposture » que constitue selon lui le travail de Bertrand Lavier, « les gardes rouges du modernisme s’en sont émus, [son] camarade Guillaume Durand en tête, qui a revêtu son armure pour défendre son ami Lavier » , le philosophe assène qu’il n’aperçoit “dans la Ferrari cabossée par Lavier aucun des trois éléments qui constituent une œuvre d’art. Aucune innovation véritable, mais la répétition paresseuse d’un geste que Duchamp avait déjà inauguré il y a plus d’un siècle aucune beauté non plus : la Ferrari en avait plus avant qu’après, en quoi les artistes ne sont pas forcément ceux qu’on croit, plutôt les stylistes géniaux de Modène que les stars prétentieuses de la Fiac enfin, pas le moindre embryon d’intelligence, aucune idée, hors quelques poncifs consternants sur l’« impermanence » et la « vanité des possessions ». Dans cet art capitaliste, « schumpétérien », qui épouse servilement les mouvements du marché, seul le prix impressionne. Or, contrairement à Guillaume [Durand], ça [le] laisse de marbre. Cézanne, Ravel ou Verlaine n’étaient ni vendus ni vendeurs. Leurs œuvres n’en avaient pas moins autrement plus de sens, d’originalité et de beauté qu’une bagnole amochée pour faire l’intéressant.” Luc Ferry assure au reste que “dire [qu’il] déteste l’art contemporain est risible. [Il] admire Bacon, Kiefer, Richter, Garouste, Li Chevallier, et tant d’autres. [Des artistes qui selon lui] ont compris qu’il ne suffit pas pour créer une œuvre de ressasser sans risque, sans charme et sans idée le geste éculé de l’innovation pour l’innovation, de la rupture pour la rupture.”

Balthus n’est pas cité, on ne sait donc si le peintre appartient au panthéon de l’ex-ministre de l’Education nationale, ni si ses œuvres comportent les “trois éléments qui constituent une œuvre d’art” selon lui (innovation, beauté et intelligence, si on a bien compris), mais il va devenir difficile de s’en rendre compte de visu. “Montrer la sexualité troublée de Balthus, ses tableaux de petites filles prétendument assoupies entrouvrant les jambes et encore davantage les photographies qui servaient sa peinture, devient périlleux , constate Vincent Noce dans Libération. Le musée Folkwang d’Essen, en Rhénanie, vient ainsi d’annuler une exposition de ses Polaroids inédits, par peur de se retrouver accusé de promouvoir la pédophilie. Dans un communiqué, il motive cette autocensure par la crainte « d’actions judiciaires et le risque de fermeture de l’exposition ». Prévue en avril, « Balthus : les dernières études » était censée présenter un échantillon de 2000 photographies instantanées en couleurs, que l’artiste a prises sur le tard, de celle qui était devenue sa modèle, Anna Wahli. Elle était la fille de son médecin, il adorait l’entendre chantonner du Mozart. Bruno Barbey, de Magnum, a laissé des images de cette splendide jeune fille brune aux yeux de braise, couvée par le peintre octogénaire. Chaque mercredi, de 8 à 16 ans, Anna venait poser l’après-midi, toujours dans le même décor, le paysage alpin en arrière-fond. Balthus se servait du Polaroid pour varier les poses, dans une lumière changeante animant les couleurs des garnitures de meuble et de robe. Au fil des années, les poses se font plus alanguies, mais ces documents n’ont rien de pornographique , juge le critique de Libération. Cette collection photographique vient de faire l’objet d’une édition en deux volumes limitée à mille exemplaires, publiée par Gerhard Steidl.

Pour ouvrir sa nouvelle galerie sur Madison Avenue, à Manhattan, Larry Gagosian en a montré 155 exemplaires. La décision du musée allemand est d’autant plus choquante que cette exposition s’est déroulée pendant quatre mois sans accroc, au point d’être prolongée jusqu’au 18 janvier. Elle offrait la vision intime du travail d’un artiste dont la production était présentée en même temps dans une rétrospective au Metropolitan Museum de New York. Ces initiatives avaient reçu l’aval de la famille, mais également de la modèle. Cela n’avait pas empêché le critique d’art de l’hebdomadaire Zeit, Hanno Rauterberg, de dénoncer le 15 décembre le « voyeurisme » d’une opération motivée par l’appât du gain (les photographies étant mises en vente 15 000 euros l’unité). Il s’était indigné de ces images, sorties du contexte de l’art, « témoignages, selon lui, de l’avidité pédophile » d’un vieillard. D’ « objet de plaisir du vieux peintre », sa modèle était appelée à devenir « un objet à reluquer pour le plus grand nombre », dans un musée allemand financé par les fonds publics. Les risques ont été jugés trop grands à Essen.”

Alors que le site du Journal des arts dévoile qu’une “agence d’Etat russe travaillerait sur une réglementation obligeant les musées à masquer au regard des mineurs les nus, peints, dessinés ou sculptés dans les galeries d’exposition” , histoire bien entendu de ne “plus dépraver la jeunesse” , en France, c’est L’Origine du monde , mais oui !, qui pose encore problème, nous apprend une brève de Politis. “Habituellement accroché au musée d’Orsay, à Paris, [le tableau] sera visible en juin prochain au musée Gustave-Courbet à Ornans (Doubs), ville natale du peintre, dans le cadre d’une exposition temporaire. Pour fêter l’événement, la Société philatélique et cartophile de Besançon a cru pouvoir faire imprimer 3000 timbres à l’effigie de la célèbre toile. Il fallait pour cela passer par un service de La Poste, ID timbre, qui s’est déclaré dans l’impossibilité de réaliser cette commande. La raison ? Le « caractère pornographique » de l’œuvre. La Poste, par la voix de sa direction, n’a pas infirmé cette décision, en raison de « la politique grand public du timbre ». Dommage , regrette l’hebdomadaire. Certains se pourléchaient déjà les babines de pouvoir passer la langue sur le timbre en question…”

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