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Insignifiance de l'art (iconoclastes estivaux, suite)

5 min

“Douche froide pour les amateurs d’art contemporain à Carcassonne , s’alarme Anne Devailly dans Le Monde. La nouvelle municipalité refuse la donation de la galeriste collectionneuse Cérès Franco, une collection importante d’œuvres d’art brut, d’art naïf et d’art populaire, qu’elle avait mis plusieurs décennies à rassembler […]. En septembre 2013, pour ce don, évalué à 4 millions d’euros, l’ancienne équipe municipale avait agrandi le Musée de Carcassonne. Avec la collection, elle voulait donner une véritable impulsion artistique à la ville, en organisant en même temps l’arrivée de cette donation et la création d’un ambitieux parcours d’art contemporain (le « PAC ») reliant la Cité et la ville basse, qui a attiré plus de 30 000 visiteurs. Depuis, l’équipe socialiste a laissé la place aux dernières municipales à une équipe UMP. Le PAC n’a finalement pas été reconduit en 2014, et la municipalité renonce finalement à la donation Cérès Franco. A la mairie de Carcassonne, on jure évidemment qu’il ne s’agit pas d’une affaire politique. « La ville est sinistrée sur le plan économique et n’a pas les moyens d’accueillir 1 500 œuvres. Il nous faudrait construire un bâtiment de stockage, c’est un coût minimum de 700 000 euros », précise François Mourad, du cabinet du maire, qui dit également vouloir récupérer le premier étage du Musée des beaux-arts de la ville, pour un autre projet « qui sera annoncé prochainement ». […] L’ancien président de l’agglomération de Carcassonne, le socialiste Alain Tarlier, aujourd’hui simple conseiller municipal d’opposition à Carcassonne, qui avait organisé cette donation, ne cache pas son amertume : « C’est un véritable gâchis. La ville refuse une opportunité qui ne se représentera pas. Je me suis battu pendant vingt ans pour que cette collection vienne à Carcassonne. Mon seul tort a été de négocier un peu trop longuement. Cérès Franco voulait des garanties pour la valorisation de sa collection, en termes de lieux et de personnel, ce qui me semble normal. Mais, du coup, le dossier était chez le notaire pour signature quand il y a eu le changement d’équipe. Sur le fond, je pense tout simplement que la droite locale est idéologiquement réactionnaire, fermée totalement à la forme d’art que porte la collection Cérès Franco. » Il ajoute : « Carcassonne pouvait devenir un centre artistique nouveau. Aujourd’hui, ce n’est plus rien. » Il est un autre centre artistique, qui lui aussi abritait une collection privée, et qui aujourd’hui n’est plus rien. “Le 9 juin dernier, à Donetsk, raconte Emmanuel Grynszpan dans Le Journal des Arts , un groupe de séparatistes prorusses armés jusqu’aux dents a fait irruption dans les locaux d’Izolyatsia (« Isolation », en russe), l’unique centre d’art contemporain de cette ville d’un million d’habitants pour en faire une forteresse et un centre de détention. Izolyatsia porte le nom de l’usine de matériaux d’isolation dont elle occupe la friche. Liouba Mikhaïlova, fondatrice du centre, est la fille de l’ancien directeur de l’usine. Collectionneuse d’art et femme d’affaires, elle se consacre entièrement à Izolyatsia depuis sa création en 2010. « Nous avons été visés parce que nous sommes des “empêcheurs de tourner en rond” », explique Liouba Mikhaïlova au Journal des Arts. « On veut imposer à la population du Donbass une monoculture xénophobe. Les séparatistes, tout comme l’élite politique locale d’avant Maïdan, prétendent être la voix du Donbass. Or, Izolyatsia apportait la pluralité des opinions, l’ouverture au monde ». La friche artistique abrite la collection personnelle de Liouba Mikhaïlova (principalement du « Sots Art », subversion de l’art réaliste soviétique), mais aussi des œuvres de Daniel Buren et de Cai Guo-Qiang ainsi que d’innombrables installations réalisées par des artistes locaux, dont plusieurs ont été saccagées par les séparatistes prorusses. « J’ai réussi juste à sauver le serveur informatique et un tiers de ma collection personnelle », se désole Liouba Mikhaïlova, qui avoue n’avoir plus aucun contact avec les occupants, ni savoir ce qui reste des œuvres. Elle sait juste qu’ils n’hésitent pas à récupérer tout le métal qu’ils trouvent pour en faire des moyens de défense ou simplement pour le revendre. Des statues de l’artiste ukrainienne Macha Koulikovskaya ont été utilisées comme cibles d’entraînement pour les snipers. L’attitude des séparatistes envers l’art contemporain est clairement hostile. Leonid Baranov, qui dirigeait les rebelles installés à Izolyatsia début juillet, ne cache pas son « aversion » pour « ces obscénités qui ne sont pas de l’art ».” Pas besoin d’aller aussi loin, cependant, pour observer un si fervent amour de l’art : suite à ma revue de presse de mercredi dernier, où j’évoquais la fontaine-œuvre d’art repeinte par le nouveau maire FN d’Hayange, un auditeur internaute m’a signalé ce qui est pour le moins une sacrée bévue du conseil général de Vendée, racontée en juillet par Ouest-France et Le Figaro : “mettre à la poubelle une œuvre léguée par l’un des artistes les plus influents du siècle : c’est l’exploit réalisé [en juin] par le conseil général de Vendée. Au motif qu’elle était rouillée, et donc potentiellement dangereuse [pour les enfants et les adultes du collège des Gondoliers, à La Roche-sur-Yon, devant lequel l’œuvre avait été installée en 1972 dans le cadre du 1% artistique], le département a tout bonnement décidé d’envoyer chez le ferrailleur une colonne de 6 mètres réalisée par l’artiste vénézuélien Carlos Cruz-Diez. Une bourde estimée à 200 000 €. […] Dans une tribune publiée dans Ouest-France le 18 juillet et titrée L’Insignifiance de l’art, Carlos Cruz-Diez, 91 ans, a réagi à la nouvelle : « Pour ceux qui ont demandé la destruction de ma colonne […], l’art n’existe pas et n’a aucun sens. S’il en avait été autrement, l’œuvre aurait été entretenue ». L’artiste franco-vénézuélien ajoute qu’il n’aurait jamais pensé « qu’un tel incident puisse avoir lieu dans un pays que tous considèrent comme cultivé et fervent défenseur des arts ».” Un peu moins chaque jour, on le craint…

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