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Inventer de nouvelles utopies

6 min

“Quand la mise en scène française s’épanouit dans les années 1970, les Patrice Chéreau, Jean-Pierre Vincent et Georges Lavaudant font la conquête des théâtres publics, meilleurs endroits, selon eux, pour fabriquer leur art. Cette génération-là d’ailleurs s’est accrochée. Dans les années 1990, la génération suivante (Olivier Py, Stéphane Braunschweig, Stanislas Nordey) revendique leur place. Aujourd’hui, les trentenaires râlent à leur tour , constate Emmanuelle Bouchez dans Télérama . Rebelote ? , s’interroge-t-elle. Non, car tous ne réclament pas ces directions de centre dramatique ou de Théâtre National… Ils dénoncent plutôt le manque de moyens pour concrétiser des rêves artistiques plus ambitieux. Ils parlent de « souffrance », voire de « colère ». Lors du dernier colloque organisé par Télérama et le festival Mettre en scène, en novembre 2012, à Rennes, plusieurs s’étaient levés, tel le poète-auteur-metteur en scène Lazare, 35 ans : « Quelle preuve encore nous faudra-t-il donner de notre légitimité ? Je bosse à l’arraché. Et on me dit aujourd’hui que mes décors sont un peu “cheap”… Débuter, ça ne devrait jamais durer trop longtemps… […] Combien de temps tiendront encore mes acteurs en donnant pour rien leur temps et leur talent ? » Cette impression d’avoir usé, des années durant, l’énergie d’un groupe jusqu’à la corde est partagée par ses pairs : Guillaume Vincent, Emilie Rousset, Vincent Macaigne, Pauline Bureau, Bérangère Jannelle… même si tous ne sont pas logés aux mêmes enseignes de la précarité. Heureusement, le prochain Festival d’Avignon va offrir à Lazare l’occasion de montrer son œuvre. A défaut d’assurer son avenir. Car ce n’est pas parce qu’ils « font » Avignon, Rennes (Mettre en scène) ou Paris (Festival d’Avignon) que la situation économique des artistes trentenaires est garantie. […]

[Ceux-ci] ne se retrouvent guère dans le traditionnel plan de carrière de leurs aînés : passer de metteur en scène reconnu à la tête d’une compagnie à artiste patron de centre dramatique. Eux veulent avoir les coudées franches et pas de maison lourde à gérer. D’autant que, créateurs hybrides, ils sont parfois passionnés par d’autres arts. […] Comment alors disposer de moyens financiers qui permettent de sortir des formes légères avec trois acteurs et deux chaises ? […]

« En France, nous avons un problème pour produire certains spectacles, dit Hortense Archambault, codirectrice du Festival d’Avignon pour la dixième et dernière année. On trouve des sous pour les petits budgets ou les gros, avec têtes d’affiche, mais, entre les deux, les producteurs peinent à s’engager en amont sans avoir rien vu. Depuis que les moyens financiers sont figés ou diminuent, il y a une perte de confiance dans le milieu. » Ce sont d’ailleurs toujours les mêmes qui prennent les risques , estime la journaliste de Télérama : les scènes nationales de Grenoble, Chambéry ou Annecy, le Théâtre national de Bretagne, les centres dramatiques de Reims, Orléans ou Lorient, La Colline ou le Festival d’Avignon… La France manque-t-elle de puissance de feu ? ou de courage ? Les subventions stagnent depuis dix ans, la crise est là, certes, mais au vu du nombre infini de coproducteurs qu’il faut désormais convaincre pour produire confortablement ( 5 000 euros par-ci, 10 000 euros par-là pour atteindre de 150 000 à 300 000 euros par spectacle), on s’interroge : saupoudrage ou vrai soutien ? S’ils sollicitent indifféremment scènes nationales ou centres dramatiques à la recherche de résidences de travail et… de programmateurs-producteurs engagés et complices, les jeunes artistes indépendants regrettent que ces maisons ne travaillent pas en cohésion, ne mutualisent pas davantage leurs efforts.

Autre contrainte : parce qu’elle n’entre pas dans le contrat officiel qui assure pendant trois ans une subvention régulière – deux nouvelles créations dans les trois ans, avec vingt dates de tournée en vue –, la génération nouvelle est peu adoubée par les experts du ministère de la Culture. Début 2013, aucun des interlocuteurs (de Télérama ) n’était encore « conventionné » par une Drac. Sans doute parce qu’ils refusent de produire à tort et à travers : « Les deux dernières saisons ont été très remplies, et je tourne mes créations dans la foulée. Aujourd’hui, rien ne s’impose à moi, j’attends que les idées mûrissent. Je ne suis pas une machine à créer du nouveau ! », affirme Guillaume Vincent.

Ex-directeur de la scène nationale de Grenoble et nouveau responsable de la direction générale de la création artistique, le bras armé du ministère de la Culture, Michel Orier en convient : « Même si la contrainte budgétaire est forte, il faut adapter nos dispositifs à la vie artistique d’aujourd’hui. La rigidité est dommageable à ces profils atypiques. Il faut sortir de l’idée de rentabilité, de l’observation à outrance du taux de remplissage des salles. Il faut donner aux artistes le temps du laboratoire comme de la reprise de leur répertoire. » C’est donc le moment d’inventer de nouvelles utopies , estime Télérama. L’année 2013 – sur fond de renégociation du régime des intermittents à l’automne prochain, système protecteur par excellence de tous ces artistes – doit être celle des idées bien plus que des angoisses. D’autant qu’une dizaine de renouvellements doivent avoir lieu à la tête des centres dramatiques nationaux (Stuart Seide à Lille, Didier Bezace à Aubervilliers, Daniel Benoin à Nice, Jean-Louis Martinelli à Nanterre…), auxquels s’ajoutent des départs en retraite dans les scènes nationales. Un appel d’air.

Comment la direction d’une maison est-elle aujourd’hui envisagée par cette génération en apparence peu friande de telles responsabilités ? Les femmes semblent davantage preneuses, qui tiennent là leur revanche dans un paysage à dominante masculine. Bérangère Jannelle est dans la « short list » du Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine. Si elle était nommée, elle ne concevrait pas son aventure sans d’autres artistes invités à participer à son projet, encore plus « associés » que ne le veut l’usage : « Je les accompagnerais autant qu’ils m’accompagneraient, moi. » Et pourquoi ne pas aller plus loin encore et confier, par exemple, certains lieux à des collèges de metteurs en scène ? « Pour qu’existent des endroits symboliques forts, disent certains, où l’on se sente chez nous ! » Le partage, une notion d’avenir…” , conclut Télérama .

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