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Jackpot, historicité et miscasting

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“René Vautier, mort dimanche matin dans sa Bretagne natale, c’est , rappelle le service culture de Libération, l’homme à qui l’on doit la fin officielle de la censure politique au cinéma en France. Grâce à trente-trois jours de grève de la faim, en 1973. Il ne subira plus le harcèlement d’Etat (confiscation de bobines et prison pour Afrique 50, poursuite pour atteinte à la sûreté nationale avec Une nation, l’Algérie, en 1954, etc.) mais on continuera de taire son œuvre. Une seule fois, son film le plus connu, Avoir 20 ans dans les Aurès, prix de la critique internationale à Cannes en 1972, passa à la télé, mais « par erreur », remarquait-il avec humour.” Ceci dit, l’actualité montre que les tentatives de censure peuvent s’avérer très rentables. “Il y a quelques semaines, on croyait l’affaire entendue , rappelle Le Parisien : à la suite d’un piratage de son site Internet, qui révélait notamment des données personnelles et les salaires des employés de l’entreprise et de comédiens (dont ceux du film en question), puis de pressions de mystérieux hackers, les GOP (pour Gardians of Peace), le studio américain Sony décidait d’annuler la commercialisation de l’Interview qui tue, créant ainsi une crise diplomatique d’un nouveau genre entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, soupçonnée tout d’abord par la CIA d’être à l’origine du piratage. Le 24 décembre, suite à l’intervention du président américain Barack Obama, Sony faisait marche arrière, sortant le film dans 300 salles américaines et en vidéo à la demande. Une bonne idée : malgré des critiques américaines désastreuses (quoique mitigées, comme l’a relevé Nicolas Madelaine dans Les Echos : Time Out parle de « film efficacement et authentiquement radical » , le Guardian de « film très amusant et très imbécile » , et Variety d’un long-métrage « aussi drôle qu’une pénurie alimentaire dans un pays communiste » ), le film a déjà récolté 3 M$ de recettes en salles et 15 M$ en téléchargement ou streaming légal. Et cela ne tient pas compte des téléchargements illégaux sur diverses plates-formes Internet.” “Selon Jeff Bock, un spécialiste du box-office interrogé par Reuters, « on est presque au niveau de ce que le film aurait fait s’il était sorti normalement et il a presque atteint les objectifs, mais d’une manière totalement différente. »” “Du coup, poursuit Le Parisien, Sony a décidé [vendredi] d’élargir l’offre du film à 580 salles – des circuits d’art et essai, les grands réseaux locaux de cinéma refusant toujours de projeter le film suite aux menaces des GOP. Et tandis que le succès du film se confirme, l’enquête avance : selon plusieurs analystes et experts indépendants, les pirates ne seraient pas Nord-Coréens mais Russes. Ce qui, de fait, rendrait encore plus difficile à prouver la participation de la Corée du Nord – qui nie farouchement tout lien avec cette affaire – dans le piratage…” On sait en revanche qui en veut à Exodus : “la fresque biblique de Ridley Scott est désormais interdite de projection dans les salles de trois pays , décompte Emmanuelle Jardonnet dans Le Monde. Maroc, Egypte et Emirats arabes unis ne mettent, en revanche, pas tout à fait les mêmes arguments en avant pour justifier la censure” , note-t-elle. “Au Maroc , [c’est] « parce qu'il représente Dieu en la personne d'un enfant au moment de la révélation divine faite au prophète Moïse. Cette représentation physique est une erreur, Dieu ne se représente pas dans toutes les religions célestes. » […] En Egypte, le ministre de la culture, Gaber Asfour […] a expliqué que le réalisateur britannique Ridley Scott « fait de Moïse et des juifs les bâtisseurs des pyramides, ce qui est en contradiction avec les faits historiques avérés ». Il a par ailleurs affirmé à l'AFP : « Ce film est un film sioniste par excellence. Il présente l'histoire d'un point de vue sioniste et contient une falsification des faits historiques. » Mais il n’y a pas que dans des pays arabes que le film fait polémique. Comme le rapporte Clément Ghys dans Libération ,aux Etats-Unis, où le film est sorti le 12 décembre, de nombreux internautes critiquent le choix d’acteurs très blancs pour camper des rôles de personnages hébreux ou égyptiens. Dans une tribune sur le site Medium.com, le journaliste David Dennis Jr. écrit : « Scott est l’une de ces personnes apparemment obsédées par la véracité historique, mais qui s’en fiche suffisamment pour choisir des Blancs pour jouer Moïse ou une reine égyptienne, et qui remplit son film de serviteurs et de voleurs noirs. » Ont circulé sur les réseaux sociaux des captures d’écran de la fiche IMDb du film (sorte de générique illustré) où l’on voit effectivement que tous les seconds rôles les plus sanguinaires (et le film n’en manque pas) sont habités par des comédiens de couleur. La polémique a circulé sur Twitter. Un internaute a posté des images d’acteurs afro-américains, jugeant que Christian Bale dans le rôle de Moïse était aussi incongru que Will Smith dans celui d’Abraham Lincoln. Aussi louables puissent être les intentions de ces commentateurs, estime le critique de Libération, on peut voir là une énième répétition de la conception du cinéma comme vérité et non comme une expression artistique libre. Après tout, l’art européen a bien dépeint pendant des siècles Jésus de Nazareth comme un angelot blondinet, sans porter dommage à la chrétienté. Dans l’hebdomadaire Variety, Scott a répondu, pour le moins maladroitement : « Je ne peux pas monter un film avec un tel budget et dire que mon acteur principal est Mohamed Machin-truc […] Je n’aurais aucun financement, donc la question ne se pose même pas. » Au fond, la polémique autour de la blanchitude de Bale dépasse le cadre d’ Exodus et marque la difficulté des producteurs hollywoodiens à attribuer des rôles à des acteurs colorés. A ce sujet, les récents SonyLeaks (encore elles !) ont révélé que l’Anglais Idris Elba (originaire du Sierra Leone et du Ghana) devrait être le prochain James Bond. Preuve , conclut Clément Ghys, que, pour certains producteurs (plus malins), si la couleur compte peut-être, elle n’est en aucun cas un frein au talent ou au charisme.”

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