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Jules Verne en Pléiade

6 min

La parution en Pléiade de quatre des Voyages extraordinaires de Jules Verne réparerait-elle une injustice ? “Jules Verne, dit-on, ne se consola jamais d’avoir été refusé par l’Académie, dont les membres jugeaient sans doute infamant d’offrir un habit vert au champion des reliures rouge et or pour distribution de prix , écrit en effet François Rivière dans Le Figaro . Sa réputation de romancier d’évasion pour la jeunesse aurait dû calmer la douleur encore vive au soir de sa vie alors que des journalistes venus d’Amérique – son pays fétiche – faisaient le siège de sa maison d’Amiens pour interviewer l’auteur des Voyages extraordinaires.

Le premier hommage littéraire lui sera rendu par un parfait excentrique, Raymond Roussel, qui prétendait avoir compris les mécanismes secrets de l’œuvre vernienne et les mettait en pratique en des textes codés comme Impressions d’Afrique ou Locus Solus, destinés à faire la joie des surréalistes. Roussel avait vu juste , estime François Rivière, ouvrant la voie à l’expérimentation littéraire, ancêtre à la fois du nouveau roman et de l’OuLiPo. Et Verne, dont la féerie exotique avait séduit le futur auteur de La Recherche et le petit Paul Morand, à qui Marcel Schwob « racontait » les Voyages, entame alors son épanouissement posthume, devenu « écrivain pour écrivains ». Les fameux procédés entrevus par Roussel avaient, semble-t-il, participé à la mise au monde d’une œuvre sans pareille, indifférente aux romans de mœurs et d’idées, créant avec effronterie et une bonne dose de malice sa propre mythologie. Donc, indestructible. Et candidate heureuse, aujourd’hui, à l’entrée dans la « Pléiade » où Jules Verne rejoint Edgar Allan Poe, son mentor. Il n’est pas fâcheux que l’écrivain longtemps réservé à une jeunesse qui depuis quelques décennies peinait un peu à le lire échappe à la seule étreinte des excentriques ou des chercheurs. En 1960, Marcel Moré, dans Le Très Curieux Jules Verne, poursuivant la marotte de Roussel, insistait sur l’utilisation de procédés dans l’écriture des Voyages et, avec complaisance, sur l’attrait selon lui évident du romancier pour les garçons. Un peu plus tard, Marc Soriano dans Le Cas Verne, analysait avec gourmandise les calembours verniens, psychanalytiquement révélateurs à ses yeux. Peut-être avait-on perdu de vue l’essentiel, auquel nous ramène Jean-Luc Steinmetz, maître d’œuvre de cette édition de trois œuvres majeures assorties du roman hommage à Poe (à savoir : Les Enfants du capitaine Grant , Vingt mille lieux sous les mers , L’Île mystérieuse et Le Sphinx des glaces ). La prose singulière de Verne se voit ainsi rendue à la libido scribendi d’un bourgeois révolté contre son milieu mais cependant incapable de s’en détacher tout à fait. D’où le paradoxe absolu des Voyages extraordinaires à travers lesquels Ray Bradbury saluait non sans clairvoyance la parenté avec Melville. Plutôt que de voir en Verne un pionnier de la science-fiction, l’auteur des Chroniques martiennes célébrait un « ardent blasphémateur » et dans la figure du Capitaine Nemo un superhéros magnifique. Le très déluré Album Jules Verne établi par (notre ami) François Angelier appuie la redécouverte d’un créateur d’univers sans pareil qui, en complicité avec les illustrateurs de son travail, pourrait bien être envisagé comme le précurseur du roman graphique“ , conclut François Rivière.

Une analyse partagée par Jean-Luc Steinmetz qui, cité par La Croix , “insiste sur « la force d’une écriture cependant neutre », « beaucoup plus riche qu’on ne croit et qui séduit à plusieurs niveaux ». Elle annonce, selon lui, la « ligne claire » d’Hergé. L’auteur de Tintin prétendit toujours s’être désintéressé de Verne, mais Jean-Luc Steinmetz distingue en Paganel, le géographe étourdi et loufoque des Enfants du capitaine Grant, un modèle du professeur Tournesol. Comme Hergé, qui a passionné les psychanalystes – en particulier au sujet de présences féminines parcimonieuses –, Verne s’avère une proie de choix : « Romancier à l’aise dans l’imaginaire, il ressent à la fois ordinairement et poétiquement les hommes, les choses, les climats. A nous de proposer des lectures analytiques, en reconnaissant cependant quantité d’approches possibles. »

“Pourquoi Jules Verne passionne-t-il le monde – des Américains aux Coréens ? , se demande encore Antoine Perraud dans La Croix . Pourquoi fascine-t-il petits et grands – de l’enfant qui suce encore son pouce à Julien Gracq, qui ne s’en laissait pourtant pas conter ? Parce qu’il s’offre comme un continent sauvage, parce qu’il se laisse découvrir à la façon d’une société primitive. Chez Jules Verne, le devin, le génie et le féticheur deviennent l’ingénieur, le capitaine et le savant. Le romancier transpose son récit des (re)commencements tel un chaman sibérien, un sorcier amérindien, ou un officiant polynésien. Bêtes et gens, roche et flore, « prairies marines » comme « fleuves de lave » semblent naître sous sa plume lustrale. […] Le tout mû par une énergie qui laisse toujours place au cocasse ou à l’humour. De ce point de vue, la réplique fusant dès le deuxième chapitre des Enfants du capitaine Grant vaut son pesant d’algues : « Oh ! Nous n’avons pas besoin d’aller chercher si loin. »

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