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"J'y suis, j'y reste", tragicomédie strasbourgeoise

6 min

“Les Français aiment le théâtre. Bien plus qu’on ne l’imagine , se réjouit Danièle Attali dans Le Journal du Dimanche , à propos de la rentrée des théâtres privés. Dans les années 1980, 10 personnes sur 100 s’y rendaient au moins une fois par an. Depuis, ce chiffre a doublé, mais n’évolue guère en dépit du renouvellement des générations. Il n’empêche, la rentrée s’annonce passionnante entre comédies, drames, grands classiques, créations…” Comédie ? Drame ? Grand classique ? Création, à coup sûr, tant ce qui se joue en ce moment à Strasbourg est assez inédit. La directrice du TNS, à qui Stanislas Nordey doit succéder, refuse de quitter son poste. « Je quitterai Strasbourg avec regret, mais j’en prends acte », avait déclaré Julie Brochen à l’AFP en juin 2013, après avoir eu confirmation qu’elle n’effectuerait pas un deuxième mandat à la direction du Théâtre national de Strasbourg, où elle avait été nommée en 2008, rappelle René Solis dans Libération. Elle avait toutefois obtenu un sursis d’Aurélie Filippetti. Alors que son mandat s’achevait en juillet 2013, la ministre de la Culture avait accepté de la prolonger pour un an. En juillet 2014, elle aurait donc dû céder la place à Stanislas Nordey, dont la nomination a été annoncée début juin. Sauf que l’été est passé, et que le départ de Julie Brochen n’est toujours pas acté. « J’y suis, j’y reste », c’est en substance ce que l’intéressée a fait savoir par la voix de son avocat. Juridiquement, elle est dans son droit. Elle dispose d’un contrat valable jusqu’en juin 2016. En effet, les textes ne prévoient pas la possibilité d’un mandat inférieur à trois ans pour la direction d’un théâtre national. L’accord passé en juin 2013 avec Aurélie Filippetti reposait donc sur un contrat moral : « Je vous renomme pour trois ans, mais vous démissionnez dans un an. » Légalement, rien n'oblige Julie Brochen à respecter ce contrat moral.” Selon Armelle Héliot, dans Le Figaro , Julie Brochen “exigerait aujourd’hui, à défaut d’être nommée à la tête d’une autre institution, un dédommagement financier astronomique de plusieurs centaines de milliers d’euros. Un proche du dossier parle même de somme à sept chiffres, mais on ne veut pas l’imaginer.” “Du jamais vu dans le théâtre public où chacun se sent d’habitude comptable de l’argent du contribuable , commente Télérama : une telle pratique semble plutôt réservée aux batailles juridiques des avocats d’affaires.” L’hebdomadaire indique que depuis, l’avocat de Julie Brochen a affirmé, le 3 septembre, renoncer aux dédommagements « afin de suivre l’avis de sa cliente. » “Il est assez triste , déplore Armelle Héliot, de voir une artiste s’égarer à ce point et oublier toute discipline républicaine et tout sens du service public. A Strasbourg, c’est la consternation. Ayant statut de théâtre national, le TNS ne dépend que de la tutelle de l’Etat. Premier adjoint au maire PS, chargé de la culture, Alain Fontanel ne cache pas qu’il attend un renouveau de ce fleuron du paysage théâtral français grâce au projet de Stanislas Nordey. Au ministère de la Culture, le directeur de la création, Michel Orier, ne voit pas d’autre solution qu’une négociation. « Tant qu’elle ne donne pas sa démission, Stanislas Nordey ne peut pas être nommé », dit-il.” Ce dernier épisode vient conclure un mandat déjà problématique, comme le rappelle Emmanuelle Bouchez dans Télérama. “L’ère Brochen ne s’est pas forcément déroulée de manière sereine , écrit-elle, même si le bilan financier n’a jamais été déficitaire, cette année 2014 exceptée : sortie d’un administrateur en cours de route et vacance de six mois baisse de la fréquentation globale comme du nombre d’abonnés manque de tournée des productions maison… Ce que le ministère reproche surtout à Julie Brochen c’est de ne pas avoir réussi à faire « rayonner » le TNS ni sa fameuse école supérieure de théâtre et de mise en scène, dont les élèves ont failli publier l’année dernière une lettre de fronde. Fleuron du théâtre public et seul label national à exister en région, la maison est belle, mais lourde. Avec son gros budget de 10 900 000 euros, ses quatre salles, sa grande école aux deux promotions et cinq cursus (50 élèves en tout), ses ateliers de décor et de costume vendant leurs services à d’autres théâtres, le TNS est en soi une usine à rêves théâtraux, où se sont écrites de grandes pages de l’histoire artistique française…. Julie Brochen , s’interroge Télérama, a-t-elle eu les yeux plus gros que le ventre en s’emparant de cette maison après le brillant double mandat de Stéphane Braunschweig ? Celui-ci avait en effet dopé le TNS et son public lors de ses dernières saisons avec un nombre record de presque 8 000 abonnés contre 5 900 aujourd’hui… Dans cette affaire, les politiques ont aussi leur part de responsabilité : pourquoi la ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, Christine Albanel, était-elle aller la débusquer dans son petit Théâtre de l’Aquarium, à la Cartoucherie de Vincennes, où elle vivait pleinement depuis 2002 son aventure artistique en invitant ses complices (Jeanne Balibar, François Loriquet, Julie Denisse, Pierre Cassignard) ? Eric Vigner, patron du CDN de Lorient, et Stanislas Nordey, qui s’était taillé une réputation de formidable pédagogue à l’école du TNB de Rennes, étaient, déjà à l’époque, de sérieux candidats en face d’elle. C’est un peu comme si Christine Albanel avait offert une Maserati à une conductrice de Jeep… L’image est dure” , concède la journaliste de Télérama , qui conclue ainsi : “Pas sûr que tout cela soit bénéfique pour Julie Brochen, [qui] risque au fond de payer très cher une telle stratégie : après avoir joué au Festival d’Avignon dans un spectacle de Christian Schiaretti, elle est aujourd’hui portée pâle pour « troubles dépressifs réactionnels » selon son avocat (le "non-nommé" Stanislas Nordey a ainsi présenté vendredi, au TNS, la saison 2014-2015 conçue par... Julie Brochen, comme l'a raconté Rue89 ). Un arrêt de maladie qui court jusqu’au 14 septembre. Le lendemain, elle doit commencer ses répétitions de l’opérette de Stravinsky Pulcinella avant de s’attaquer au Graal… Le fera-t-elle comme artiste associée ou comme directrice encore en titre ?” Encore un beau cadeau de bienvenue pour Fleur Pellerin…

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