LE DIRECT

Kechiche règle ses comptes

5 min

« Le cinéma français toujours convalescent » , titrait ce week-end Le Monde. Clarisse Fabre y faisait le point sur la « longue maladie » dont sortait ledit cinéma français après l’interminable feuilleton de la convention collective du secteur. Le convalescent reste toutefois très combatif, et le Monde en sait quelque chose, puisque le quotidien est violemment attaqué sur le site Rue89 par Abdellatif Kechiche. Dans une très longue tribune, le réalisateur de la Vie d’Adèle écrit : “Aujourd’hui, le hasard de la vie ou le destin font, qu’un peu partout dans le monde, j’ai le bonheur de « représenter le cinéma français » : ses valeurs, sa liberté créatrice, ses traditions émancipatrices, en plus de l’histoire portée à l’écran. Dans certains pays, pour ces mêmes raisons, à cause de ces mêmes valeurs, le film ne pourra pas être diffusé. Dans le mien, la France, dont je suis fier d’exalter, à travers mes films, cette aspiration de la jeunesse d’aujourd’hui à la liberté d’aimer et de vivre, à l’art et à la modernité, La Vie d’Adèle est la proie d’une forme de censure d’autant plus pernicieuse qu’elle ne dit pas son nom.” Abdellatif Kechiche fait référence au moment du Festival de Cannes, quand il a dû “faire face à une série d’articles initiés par Le Monde contenant un grand nombre d’allégations calomnieuses. Tous ces articles me prenaient pour cible, au pire moment possible pour moi et pour mon film , se plaint-il. Une situation incompréhensible et une véritable campagne de presse contre moi, une charge à ce point violente que je peux dire aujourd’hui avec certitude, et les professionnels du cinéma le savent bien, que si mon film n’avait pas été récompensé à Cannes, je serais aujourd’hui un réalisateur détruit, comme on dit, un homme mort.” Kechiche répond dans sa tribune point par point aux propos relayés par la presse (et pas seulement Le Monde) sur ses méthodes de travail, qu’elles viennent de ses anciens producteurs, de ses techniciens ou de ses actrices (de Léa Seydoux, il écrit, d’un ton menaçant, qu’il “lui appartiendra de s’en expliquer devant la justice, car elle est aussi une personne majeure et responsable de ses actes” , même si “aucune plainte n’a encore été déposée contre l’actrice” , assure Le Parisien ).

Et surtout, il s’attaque violemment et nommément à Aureliano Tonet, le chef du service culture du Monde , à qui il reproche d’avoir publié des informations “erronées » sans les vérifier, et dont il rappelle qu’il fut “collaborateur de longue date au légendaire magazine 3 Couleurs, créé en son temps par Marin Karmitz, patron fondateur des cinémas MK2, et dans les colonnes duquel ce journaliste cinéphile officiait jusqu’à son arrivée au Monde au printemps 2012.” Le cinéaste voit clairement un lien entre la « calomnie » , la « grande manipulation » et le “fameux épisode de feu le Conseil de la création artistique, présidé par Nicolas Sarkozy et dirigé depuis sa création en 2009 par son ami Marin Karmitz, où ce dernier avait voulu [lui] faire jouer le rôle du « bon Arabe de service » qu’[il] avait refusé. […] Dans ce système du cinéma français qui fonctionne si mal et dont les dysfonctionnements profitent à certains, l’argent public est en jeu , conclue Kechiche. La liberté de faire des films et la liberté de créer sont également concernées. Cette affaire dépasse de très loin mon cas personnel. Je ne vois d’ailleurs dans la polémique dont je suis aujourd’hui l’objet que l’épiphénomène de maux plus importants qui menacent cette liberté de créer et même la survie du modèle culturel et économique du cinéma français. Elle n’est que le reflet parmi tant d’autres d’un malaise grandissant, connu des seuls professionnels et des spécialistes, et d’une forme de perversion au sein d’un système qui appelle de toute urgence une réflexion globale, accompagnée d’une forte volonté politique de changement.” Et le cinéaste d’appeler à “de vrais débats au sein de la profession et [à des] actes politiques pour défendre et permettre le rayonnement de notre cinéma, et pas seulement d’autres écrans de fumée ou des polémiques instrumentalisées par des calculs d’intérêt privés à très court terme.”

On s’en doute, Le Monde ne s’est pas laissé attaquer sans réagir, et c’est le directeur adjoint des rédactions, Michel Guerrin, qui a pris la plume pour affirmer que Le Monde conteste fortement ces propos. A chaque fois que notre journal s’est exprimé sur le contenu du film, c’est pour le louanger. Mieux : rarement un film aura bénéficié d’autant d’articles enthousiastes. Rappelons-les, puisque le cinéaste n’en dit pas un mot dans son texte fleuve.” Pour ce qui est des articles autour du film, “dans ce registre, ce n’est pas Le Monde qui a allumé la mèche, rappelle Michel Guerrin, mais des personnes liées à La Vie d’Adèle : des techniciens, les actrices, mais aussi l’auteure de la bande dessinée originelle, Julie Maroh. A écouter Kechiche, Le Monde n’aurait pas dû évoquer tout cela. Ce n’est pas notre conception du journalisme , lui répond Guerrin. Il y a les œuvres, qui font l’objet de critiques. Et il y a la vie du cinéma, qui est un champ d’enquête comme un autre. […] A chaque fois, contrairement à ce que dit M. Kechiche, nous avons sollicité sa réaction. Il a refusé de répondre. M. Kechiche va plus loin et met en cause Aureliano Tonet, le chef du service culture du Monde, comme s’il était l’instigateur d’une quelconque censure. C’est faux , proteste son directeur adjoint des rédactions. Et c’est mal connaître l’équipe des journalistes du service culture, qui est constituée de sensibilités diverses, chacun pouvant s’exprimer dans le respect des règles déontologiques. Avec cette diatribe , estime Michel Guerrin pour conclure, son auteur éloigne finalement son film de l’essentiel : La Vie d’Adèle est un film magnifique. Ce que nous répétons depuis sa révélation cannoise.”

C’était le nième épisode de l’éternel feuilleton : liberté de créer contre liberté d’écrire…

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......