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La baguette démange les politiques

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Il faut se méfier des festivals, on y fait parfois d’étranges rencontres. C’est ce qui est arrivé au journaliste du Monde Arnaud Robert, envoyé par son quotidien à Saint-Prex, en Suisse. “Depuis six jours, les stars de la musique se succèdent au festival Saint-Prex Classics , raconte-t-il. Jusqu’à ce samedi sidéral où… Jacques Attali arrive. Dans le programme, citation de la revue Foreign Policy à l’appui, il est annoncé comme un des « 100 intellectuels les plus importants du monde ». Au milieu de la Grand-rue où l’on sirote du vin blanc, un étal est déployé, recouvert de ses essais : La Crise et après ?, Demain qui gouvernera le monde ? Dans l’après-midi, l’économiste a répété les vingt-cinq minutes de musique qu’il s’apprête à diriger face à l’orchestre Sinfonietta de Lausanne. Il a choisi le répertoire. Deux ouvertures d’opéra de Mozart : Don Giovanni, Le Mariage de Figaro. Et le Concerto pour deux violons de Bach. « Le deuxième mouvement est une prière », dit Jacques Attali. Ce n’est pas la première fois qu’il dirige. Depuis 1977 et la parution d’un de ses premiers essais, Bruits, il théorise la musique et le rôle du chef d’orchestre : « Visible et silencieux, donneur d’ordres sans bruit, maître désarmé de la violence. » A Saint-Prex, Jacques Attali offre un concert-conférence. Les gradins de bois se remplissent dans un murmure de première. « Je suis venue pour monsieur Attali, je ne l’ai jamais vu en vrai », confie une voisine. L’orchestre s’ajuste. Le chef descend des escaliers de pierre, dans une veste à col chinois. Applaudissements nourris. Don Juan est expédié. Une battue sèche, métronomique une direction calviniste. A l’entracte, la voisine est déçue. « Il n’a pas la bonne gestuelle. Il suit l’orchestre. » Jacques Attali s’assied face au journaliste vedette de la Télévision suisse romande, Darius Rochebin. « Ne dit-on pas qu’entre mégalomane et mélomane, il n’y a que deux lettres d’écart ? » Le menton du conseiller de François Mitterrand se retrousse. Mais l’humeur reste badine. « La mégalomanie est considérée comme un défaut, répond l’essayiste. A mon sens, elle est la capacité à rêver. J’ai en permanence vingt ans de projets devant moi. » Sur le clocher de l’église qui jouxte la scène, il est inscrit « Bien faire et laisser dire ». Jacques Attali a tant pris l’habitude que l’on moque son omniprésence qu’il semble survoler ses interlocuteurs. « Le public se pose deux questions quand il me voit diriger : à quoi sert-il, et quand va-t-il se planter ? C’est contradictoire. Si je ne sers à rien, je ne peux pas me planter. » A la fin, en guise de bis, il a demandé à l’orchestre d’interpréter une chanson de son amie Barbara. Personne ne chante. Mais chacun entend le texte. « Partout, elle me fait escorte/Et elle me suit, pas à pas/Elle m’attend devant ma porte/Elle est revenue, elle est là/La solitude. » Jacques Attali s’efface du pupitre. Il a des livres à signer.”

Moins inspirée par la prestation de Jacques Attali que par le roman publié par l’ex-ministre Bruno Le Maire autour de la figure du chef d’orchestre Carlos Kleiber, Claire Bommelaer s’est intéressée pour Le Figaro à la relation des politiques à la musique classique. “Il est difficile de concilier deux passions. La politique en est une, la pratique musicale une autre , estime-t-elle. Rares sont les hommes ou les femmes politiques qui, comme Bruno Le Maire, parviennent à conserver leur hobby, voire à le cultiver. Et peu nombreux sont ceux qui affichent une réelle connaissance de la musique classique, réputée plus difficile à maîtriser que la variété. Ah ! Bien sûr, on croise dans les salles musicales, les opéras ou dans les grands festivals lyriques, les têtes connues des gouvernements successifs. D’autant que les directions d’établissements sont peu avares d’invitation, soucieuses d’avoir des VIP dans leur salle. Raymond Soubie, ancien conseiller de Raymond Barre, puis, bien après, de Nicolas Sarkozy, le sait mieux que quiconque. Il a fait venir le Tout-Paris au Théâtre des Champs-Elysées, qu’il dirige depuis trente ans.”

On croise ainsi aux Opéras de Versailles et de Paris Valérie Pécresse, Pénélope Fillon, l’épouse de l’ancien premier ministre, Valéry Giscard d’Estaing, Gérard Longuet “ou encore Martine Aubry – que l’on dit assidue à l’Opéra de Lille”. Claire Bommelaer cite encore, parmi les “amateurs éclairés de musique classique” Bertrand Delanoë, Jacques Toubon (un abonné de l’Opéra de Paris), Lionel Jospin ou Roland Dumas.

“Parmi toutes ces personnalités, poursuit-elle, il y a ceux qui aiment le genre classique et ceux qui sont fins connaisseurs. Ces derniers se comptent sur le doigt d’une main. « J’en fais partie, incontestablement, tonne l’ancienne ministre Roselyne Bachelot. J’ai été mise devant un piano à l’âge de trois ans par mes parents et depuis, cela fait partie de ma vie. » L’ancienne ministre participe à un blog, Forum Opéra, sur lequel elle publie des articles « savants ». Actuellement, on la voit en photo aux côtés de la chancelière allemande, Angela Merkel, au Festival de Bayreuth. Et elle s’apprête à sortir un livre sur les rapports père-fille dans l’œuvre de Giuseppe Verdi. […]

Enfin, il y a ceux qui pratiquent régulièrement” , dont Nathalie Kosciusko-Morizet au violoncelle ou Jean-François Copé, au piano. “Confronté à un choix entre ses passions, l’ancien ministre et ancien député Lionel Stoléru a opéré une seconde partie de vie. Depuis 1996, il se consacre corps et âme à la direction de l’Orchestre romantique européen, qu’il a lui même fondé. Il donne environ 20 concerts chaque année, notamment à la Salle Gaveau. En 2011, cet éminent économiste a même publié un livre sur la musique romantique.”

Lionel Stoléru qui, dans un encadré, donne sa conception de la direction d’orchestre : « Si on devait faire un parallèle entre un homme politique et un chef d’orchestre, je dirais qu’il faut chercher du côté de la capacité à convaincre. En France, les musiciens n’ont pas pour habitude de parler avec le chef d’orchestre. Or j’estime que s’il n’y a pas adhésion – ce qui est différent de l’obéissance – de tous les instrumentistes, cela ne peut pas marcher. Tout comme un député ou un ministre doit créer l’adhésion de son parti ou de ses électeurs autour de lui, un chef d’orchestre doit pouvoir écouter les remarques, étant entendu qu’à la fin, c’est à lui de décider. »

Pas exactement la vision de la direction d’orchestre selon Jacques Attali, apparemment…

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