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La femme de chambre et la chaufferie

5 min

On a appris, mi-décembre, dans une brève de La Croix , qu’une “centaine de femmes de ménage et de portiers des célèbres théâtres de Broadway, à New York, ont manifesté [le 12 décembre] près de Times Square pour réclamer de meilleurs salaires et davantage de couverture médicale. Ils [envisageaient] une grève si les négociations en cours ne leur donnaient pas satisfaction. Broadway et ses célèbres comédies musicales ont connu une audience record la saison dernière” , précisait le quotidien.

Tiens, puisqu’on parle de femmes de ménage newyorkaises et de théâtre, après Aurélien Ferenczi envoyé spécial de Télérama au spectacle de Chevallier et Laspalès, c’est au tour de Guillemette Faure d’endurer, pour M le magazine du Monde , une expérience limite dans le théâtre privé. Quel rapport avec les femmes de ménage ? Vous allez vite comprendre…

“Est-ce qu’on peut quitter le théâtre quand la pièce est pénible ? , se demande, comme tout un chacun, n’est-ce pas amis critiques ?, la journaliste en préambule. Dans le couloir qui mène aux toilettes du Théâtre Daunou, à Paris, le débat est vif. « Ça ne se fait pas. Pensez aux pauv’ acteurs qui sont sur scène. C’est pas de leur faute, le problème, c’est le texte. Dans ces cas-là, il vaut mieux dormir. – Enfin, parfois, mieux vaut qu’ils partent. A Paris, les gens peuvent avoir des réactions tellement violentes quand ils restent… »

La discussion répond au départ de trois personnes pendant la pièce Suite 2806(vous commencez à voir le rapport ?) La dernière n’a d’ailleurs pas choisi entre les deux conduites, puisqu’elle s’est exclamée : « J’ai jamais vu une pièce aussi soporifique ! » avant de ramasser ses affaires bruyamment. Trente-cinq têtes se sont tournées vers elle. Même dans ce joli théâtre de poche, cela fait peu de spectateurs pour une pièce qui misait sur l’actualité.

Suite 2806 n’est pas le premier produit dérivé de l’affaire DSK. C’est aussi le nom d’un cocktail aphrodisiaque, sans alcool et sans succès, lancé cet été. Régis Jauffret en cuisinerait un roman. Et bien sûr il y a le film que prépare Abel Ferrara avec Adjani et Depardieu et dont le financement n’a pas encore été bouclé ( « 6 millions de dollars de budget, dont 4 pour les avocats », plaisante un producteur). Son scénario montre l’avant et l’après-Sofitel, mais ne met pas les pieds dans la chambre. Suite 2806 fait l’inverse. Dès le lever de rideau, DSK, qui ne s’appelle pas comme ça, arrive en peignoir. Malaise. Qu’est-ce qu’on est venu faire dans cette chambre ? L’acteur joue bien, surtout la bosse dans le dos et la paupière tombante. Il porte une chemise sous son peignoir – peut-être pour faire tenir la bosse.

Au lieu des sept minutes que, selon l’enquête de police, DSK et Nafissatou Diallo ont passées dans la suite, une heure s’écoule ici. Ce qui donne aux personnages le temps de bien expliquer ce qui se passe ( « Attendez, vous fermez la porte d’entrée alors que vous êtes en retard pour votre rendez-vous… ») et de prononcer des phrases comme : « C’est pour ça que je vous plais, parce que mon corps porte les blessures d’un enfant grandi trop vite. » DSK est lucide. Nafissatou Diallo, elle, manipulatrice, change sans cesse de registre, dit des énormités comme « La force de la femme, c’est de pouvoir se plaindre après un coït librement consenti. »

Car, en une heure, la pièce presse à peu près toutes les théories possibles – le complot, la Noire contre le juif, la cupidité de la femme de chambre, le geste d’autodestruction – à l’exception de celle de l’agression sexuelle. Les Noires sont des filles de rois nègres. Les juifs sont travaillés par la culpabilité. Les Noirs ont de gros zizis. S’il y avait des Allemands dans ce texte, ils seraient disciplinés. Le problème de la pièce n’est pas d’être soporifique mais d’être abjecte , assène notre consœur.

Alors que DSK et Nafissatou Diallo bavardent dans le canapé, une spectatrice se lève. La chaufferie fait un drôle de bruit. Au deuxième rang, en anorak, elle fait le tour de la colonne dont sortent les craquements, semble se demander si elle peut soulever la plaque pour voir ce qu’il y a derrière. Et bientôt on ne regarde plus la scène mais cette dame debout face au bruit de la chaufferie.

Il se trouve , nous informe Guillemette Faure, que j’ai un cousin qui habite en face du nouveau domicile de l’ancien président du FMI, parole de la boulangère. Quand il glisse ce détail à ses invités, toute l’attention se dirige, magnétisée, vers les rideaux fermés de l’appartement dont on ne voit rien. Personne ne pense à aller voir d’où vient le bruit de sa chaufferie. La vraie histoire, même invisible, nous intéresse bien plus.

« C’est vrai que vous me plaisez maintenant que je vous connais », dit Nafissatou Diallo sur scène. Ça ne nous fait même plus bondir. Et quand elle lance : « Assez joué ! » à la 57e minute, une spectatrice murmure : « Oui ! »

A la sortie, un responsable de la pièce se plaint auprès de la caissière du bruit du chauffage. « Il faudrait faire quelque chose… Deux personnes ont demandé à être remboursées. » Heureusement, la chaufferie protège la troupe.”

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