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La Fondation Barnes

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Ce soir, je vous emmène à Philadelphie, découvrir la curieuse Fondation Barnes. “Ouvrons le catalogue intitulé Masterworks (« Chefs-d’œuvre »), pages 346-347 , propose l’envoyé spécial du Monde , Sylvain Cypel. A côté du Pâtissier, une œuvre de Haïm Soutine, on lit ceci : « En 1922, Albert Barnes rencontra pour la première fois l’artiste à Paris. Connu des seuls cercles bohèmes, il luttait désespérément pour survivre. Lorsque Barnes vit Le Pâtissier accroché à la galerie Paul Guillaume, il en fut si émerveillé qu’il acheta plus de 50 toiles de Soutine. » Acquéreur boulimique, ébloui par l’art de son temps, M. Barnes constitue entre 1912 et 1951, date de sa mort accidentelle, la plus grande collection privée du monde d’œuvres post-impressionnistes européennes : de Renoir, le plus grand à ses yeux (il en acquit 181 !), à Matisse, qu’il fait venir travailler aux Etats-Unis, en passant par Cézanne, Van Gogh, Picasso, des dizaines d’autres, dont Soutine. Plus de 800 tableaux sont exposés. Valeur estimée : 35 milliards de dollars. L’année 1922 est aussi celle où il crée sa Fondation et l’exposition privée qui feront sa renommée.“

“Elle donne le vertige , cette exposition, confirme l’envoyé spécial du Figaro , Eric Biétry-Rivierre. Pourtant, lorsqu’on la découvre, la plus grande surprise vient moins des œuvres que de leur présentation. Jusqu’au 11 juillet dernier, ce fonds était visible à Merion, une banlieue difficilement accessible aux milliers de touristes venant quotidiennement tourner autour de la cloche de la Liberté sur Independance Park. Depuis le 19 mai, il est installé le long de l’avenue Benjamin-Franklin, les Champs-Elysées locaux. De l’extérieur, le musée flambant neuf se caractérise par ses lignes épurées, typiques de ce début de XXIe siècle. Tod Williams et Billie Tsien, déjà auteurs de l’American Folk Art Museum de New York, semblent avoir posé en équilibre instable sur un socle de couleur sable un cube translucide long de près d’un kilomètre. Mais à l’intérieur tout paraît encore dans son jus d’avant-guerre. « On croit entrer dans le domicile du collectionneur, dit un des deux cents invités du dîner inaugural, qui a payé 1 500 dollars son assiette. Il faut se féliciter d’une muséographie aussi respectueuse. » Murs de toile blonde, meubles de la vieille Pennsylvanie luthérienne, textiles et céramiques indiens, statuettes africaines, objets asiatiques et antiques, ferronneries rustiques, poêles, écumoires et cafetières en étain des premiers colons : le curieux bric-à-brac au sein duquel le « citizen » Albert Coombs Barnes accrochait ses trésors a été scrupuleusement reproduit. Pour comprendre la raison de ce clonage à 200 millions de dollars et de cet emménagement à seulement vingt minutes de route du palais original, il faut se reporter au testament de ce pharmacien mort en 1951, qui avait fait fortune grâce à un antiseptique efficace dans le traitement précoce de la blennorragie. Il contraignait le légataire, une université noire de la région, à ne toucher à rien. Aucun des neuf mille objets (dont 800 tableaux), qu’il soit chef-d’œuvre ou croûte, authentique ou pas, artistique ou simplement artisanal, ne pouvait bouger. Ce fonds devait rester dans son agencement intime si particulier. Excentricité ? Pas du tout. Persuadé que l’art n’a ni frontière ni hiérarchie, Barnes disposait ses tableaux à rebours des académies, sans considération d’école, d’époque ou de pays. Rapports et contrastes formels, thématiques ou symboliques étaient privilégiés afin de susciter le questionnement, donner envie de comprendre. Philanthrope, il imaginait ainsi contribuer à l’élévation des moins favorisés, en particulier de la population noire. Il invitait gratuitement les pauvres dans son Xanadu néoclassique dessiné par l’architecte français Paul Philippe Cret et orné de bas-reliefs de Lipchitz. Loin d’y voir un musée, il concevait là un havre de paix et d’intelligence où l’on chantait des gospels face aux nus veloutés du vieux Renoir ou à une Sainte-Victoire à facettes de Cézanne. Ensuite seulement étaient admis les esthètes internationaux, le Tout-Philadelphie et les vedettes curieuses. Mais ces entrées-là étaient régies selon son bon vouloir. Tout célèbres qu’ils soient, Le Corbusier, le Nobel T. S. Eliot ou le constructeur automobile Walter P. Chrysler se sont fait claquer la porte au nez. Star ou anonyme, de toute manière, chacun devait avoir rédigé sa demande d’accès parfois jusqu’à six mois à l’avance.

Face à de telles contraintes, et malgré ses richesses estimées à plus de 25 milliards de dollars, après le décès de Barnes, sa fondation devait frôler la faillite à plusieurs reprises. L’entretien et la sécurité du site avec son arboretum de cinq hectares imposant de constante dépenses. En 1961, les administrateurs relisaient le testament et s’appuyaient sur une clause pour prendre une première liberté à l’égard de l’esprit de Merion. Le passage stipule que « si ladite collection devenait impossible à administrer, alors, la propriété et les fonds seront employés à un but aussi proche que possible du but initial ». « On est alors passé de deux jours d’admission du public par semaine à trois mais dans la limite des 1 200 visiteurs hebdomadaires et toujours sur réservation », rappelle Derek Gillman, l’actuel président de la Barnes Foundation. Rassemblés en association, les amis de Merion se sont plaints. Un premier procès a eu lieu. Perdu. Une seconde manche était en revanche gagnée quand, en 1990, l’association empêchait l’ancien président de la fondation de vendre quinze tableaux. Merion ne réussissait ensuite à subsister qu’avec de nouveaux mécènes. […] En 2001, c’était au tour de la municipalité de Philadelphie de lancer une bouée : elle proposait gratuitement un terrain sur Benjamin-Franklin Parkway. Finalement, trois ans plus tard, un juge tranchait pour le principe d’une implantation en centre-ville. […] Sur place, si les vingt-trois salles sont un fac-similé du Merion époque 1951 – même disposition au rez-de-chaussée comme à l’étage, mêmes ouvertures, même orientation, même disposition –, autour, le nouveau bâtiment est en réalité huit fois plus grand. Il possède un restaurant, une librairie, une boutique cadeaux, un espace pour les expositions temporaires, un atelier de conservation, des salles de classe et un auditorium. « Maintenant, nous sommes ouverts sept jours sur sept, ce qui devrait nous permettre de passer de 64 000 à 250 000 entrées par an », conclut Derek Gillman. La Fondation Barnes est devenue un musée comme les autres“ , constate pour finir le critique du Figaro .

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