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La grenouille qui sciait la branche

8 min

“Le marché de la bande dessinée en France vit ce paradoxe , estime Didier Pasamonik sur le site actuabd.com : comme l’indique le rapport Ratier de l’ACBD (l’association des critiques et journalistes de bande dessinée) pour 2012, jamais sa production n’a été aussi riche et dynamique jamais non plus sa situation n’a été aussi difficile, son chiffre d’affaire reposant pour l’essentiel sur la librairie qui montre à son tour des signes d’essoufflement.

Le Rapport Ratier qui, depuis 1999, produit chaque année pour l’ACBD une intéressante comptabilité des titres de bande dessinée publiés dans l’espace francophone européen n’arrive pas, depuis plusieurs années déjà, à cerner ce qu’il appelle « un contexte difficile et morose » tantôt dû selon les observateurs à une « crise » aux contours indéfinis, tantôt à une « surproduction » coupable de tous les maux.

Pourtant, c’est officiel, près de 38 millions d’albums sont vendus en France avec un chiffre d’affaire relativement stable d’une année à l’autre, soit environ 416 millions d’euros en 2011 (chiffres GfK) sans qu’un écroulement du chiffre d’affaires soit perceptible. Mieux : selon Livres-Hebdo, cité par le Rapport Ratier, la progression du chiffre d’affaires de la BD en France est de 0,5% à fin septembre 2012, la revue professionnelle n’envisageant pas une descente vertigineuse des ventes pour le dernier trimestre.

Il n’y a donc pas de « crise », le fléchissement des titres leaders – qui est une réalité – étant compensé, semble-t-il, par un dynamisme de la production (la fameuse « surproduction ») qui se traduit par une segmentation plus poussée qu’avant, une recherche active de nouveaux lectorats et de nouveaux segments de marché (ces « niches » marketing que visent les éditeurs), une meilleure rentabilisation des fonds (rééditions de classiques, intégrales, nouvelles éditions…), un nombre accru de traductions (mangas et comics), d’opérations dans les kiosques ou en vente par correspondance, et un opportunisme de chaque instant pour vendre du livre.

En clair, éditeurs et auteurs ont apparemment depuis 17 ans, depuis que Gilles Ratier observe le marché, tout en faisant progresser la production des nouveautés en nombre de titres, une réponse adaptée aux équations compliquées que présente ce marché.” Réponse que détaille longuement Didier Pasamonik dans la suite de son article.

Mais sa formulation « il n’y a donc pas de “crise” » a provoqué de nombreuses réactions en réponse à son article, notamment d’auteurs de bande dessinée, à commencer par le scénariste Denis Lapière. “Quand entre 2000 et 2012 le marché de la nouveauté en bande dessinée passe d’une offre de 1 000 titres à 4 000 titres sans que le chiffre global de vente n’augmente (il paraît même qu’il diminue) et que le chiffre d’affaire global ne fait que suivre l’inflation, c’est que la rentabilité par titre est en moyenne divisée par 4 ! Il y a donc bel et bien une crise , estime-t-il. Il faut appeler un chat, un chat. Quand un éditeur voit sa rentabilité défaillir aussi fortement sur le marché, il cherche immédiatement à la retrouver en taillant dans ses frais de fonctionnement : en premier lieu la rémunération des auteurs. La crise, ce sont les auteurs qui la subissent. Et cruellement.

Quand le nombre de nouveautés passe de 1 000 à 4 000 sans que le nombre de point de ventes n’augmente (il paraît même qu’il diminue) et sans que la surface des tables des nouveautés dans ces points de vente n’augmente elle aussi, la visibilité générale des titres est en moyenne divisée par 4 , poursuit Denis Lapière. Le lecteur potentiel a donc quatre fois moins de possibilité de trouver la bande dessinée qu’il aime. Elle se trouvera le plus souvent déjà rangée en rayon (selon des classements la plupart du temps abscons) ou déjà en carton pour retour à l’éditeur. Sans un libraire efficace pour le renseigner (il y en a encore à la Fnac ? dans les Virgin ? Y en a-t-il jamais eu dans les hypers et supers ?), le lecteur moyen passe de plus en plus à côté des titres qui lui conviendraient. Malgré une offre multipliée dans la qualité, il n’y a jamais eu autant d’excellentes bandes dessinées qu’actuellement, on vend moins de bandes dessinées aujourd’hui qu’il y a dix ans et ce alors que le secteur ne subit aucune pression du numérique, le piratage est anecdotique à côté de ce que subissent l’industrie du disque et du DVD. Il y a donc bel et bien une crise !

Les « gros éditeurs », Delcourt, Média Participation et Glénat en tête se sont lancés dans une course à la production pour occuper le marché, sans se demander si ce dernier allait pouvoir la digérer. Conséquence, ils se trouvent tous face à une crise… de la diffusion. L’ensemble des diffuseurs de bande dessinée et des points de vente sont tout simplement incapables de prendre en charge les 4 000 nouveautés qui leur sont proposées. L’inflation des auteurs, des éditeurs et des titres n’a pas été suivie d’une inflation des points de vente ni en quantité, ni en qualité. Le marketing en BD est tragiquement resté le même depuis dix ans, l’offre de BD numérique se révèle un flop magistral et un gouffre financier, on ne parle toujours pas de bande dessinée dans les médias nationaux réellement prescripteurs (télé, radio, journaux) et quand c’est miraculeusement le cas, cela sert d’abord à monter un style de narration (le roman graphique) contre un autre (la BD franco-belge) et inversement. Il n’y a toujours pas, comme en littérature, en musique ou au cinéma, un prix qui permette une véritable popularisation d’un auteur ou d’un titre chaque année. Le monde de la bande dessinée est réellement au cœur d’une crise de croissance. L’ensemble des éditeurs, en sur-éditant ce que le marché peut absorber sans donner à ce même marché les moyens de s’étendre et de prendre une place plus importante dans l’économie et le monde culturel, sont occupés à scier la branche sur laquelle ils sont assis. La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf ? Elle est là, la crise” , conclut le scénariste Denis Lapière, par ailleurs directeur, aux éditions Dupuis, des collections Punaise et Puceron.

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