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La guerre du mercato théâtral ne fait que commencer

6 min

“Elle avait reçu il y a deux ans l’assurance d’être nommée à la tête du Théâtre national de la Criée, à Marseille. Ecartée à la dernière minute au profit de Macha Makéïeff, la metteuse en scène Catherine Marnas a retrouvé un point de chute prestigieux , nous apprenait samedi notre confrère en Dispute René Solis dans Libération. Le ministère de la Culture a annoncé vendredi sa nomination comme directrice du Centre dramatique national de Bordeaux où elle succédera à Dominique Pitoiset, le 1er janvier 2014.” C’est, provisoirement, le dernier épisode du feuilleton théâtral des nominations, qui continue à passionner vos journaux. Fabienne Darge le décrit ainsi dans Le Monde : “La pièce se joue depuis quelques semaines déjà. Elle est écrite en plusieurs actes, offre divers rebondissements, et met en scène des ténors qui ne veulent pas quitter les feux de la rampe, des jeunes premiers qui aspirent aux premiers rôles et des personnages féminins qui veulent jouer autre chose que des soubrettes. Sur tous règnent les « deux ex machina » d’aujourd’hui : le ministère de la culture et les collectivités locales. De quoi s’agit-il ? De ce que l’on appelle, dans le milieu, le « mercato du théâtre ». Par un hasard du calendrier, dans ce pays où l’art dramatique est, depuis l’après-guerre, un service public, les mandats des directeurs d’un bon nombre d’institutions théâtrales arrivent à expiration dans les prochaines semaines. Et le milieu bruisse, s’agite et polémique. Pourquoi ? D’abord parce que ce sont certains des établissements les plus importants et les plus symboliques qui voient partir leur directeur, et que les postes laissés vacants sont très convoités, dans un contexte économique de plus en plus difficile et concurrentiel pour les artistes et les compagnies. C’est le cas à Aubervilliers, au Théâtre de la Commune, Centre dramatique national emblématique de la décentralisation théâtrale, dans la ville longtemps dirigée par le maire communiste Jack Ralite. A 67 ans, Didier Bezace, à la tête du théâtre depuis 1997 – une longévité exceptionnelle, due à la situation locale –, s’en va. Tout comme Stuart Seide, 67 ans lui aussi, qui cède son poste à la tête du Théâtre du Nord, à Lille, qu’il occupe depuis 1998. C’est le cas encore à Nanterre, au Théâtre des Amandiers, le Centre dramatique national le mieux doté de France, où Jean-Louis Martinelli, 62 ans, a été prié par le ministère de laisser sa place, qu’il occupe depuis 2002. En somme, ces prochains mois, près d’une douzaine de lieux, et pas des moindres, vont changer de mains – ou pas, selon les vœux du ministère de la culture et des tutelles locales, qui ont leur mot à dire : le Théâtre National de Strasbourg, où le mandat de Julie Brochen, bientôt 44 ans, se termine en juin la Comédie-Française, où celui de Muriel Mayette, 48 ans, court jusqu’en juillet 2014 les centres dramatiques nationaux de Bordeaux, Montpellier, Besançon, Nice ou Béthune. Et cela ne va pas sans mal – discussions, polémiques et contestations.

Même si une règle posée par le ministère à la fin des années 2000 stipule que les directeurs ne devraient pas rester plus d’une dizaine d’années à la tête de ces maisons (soit trois mandats de trois ans dans un CDN et un mandat de cinq ans, plus un ou deux mandats de trois ans dans les théâtres nationaux), beaucoup espèrent être l’exception qui confirme la règle, et rester plus longtemps. Pour un Thierry Roisin, qui, après trois mandats au CDN de Béthune, a spontanément choisi de partir, combien de Jean-Louis Martinelli, qui aurait souhaité obtenir un nouveau mandat et qui, au nom de toute son équipe, a rendu public le 7 avril un communiqué s’étonnant de la « décision brutale » prise par le ministère à son endroit ? Sur quels critères s’opèrent les nominations à la tête de ces institutions où, selon leurs statuts, doivent se trouver des artistes ? Au cours des dernières années, le ministère de la culture s’est doté de règles de transparence : les candidats sont choisis et départagés par des jurys indépendants, après avoir déposé des projets de plus en plus complets et argumentés. Le problème, c’est que cette volonté de transparence a été en partie battue en brèche, sous le ministère de Frédéric Mitterrand, par des nominations relevant du fait du prince, qui ont laissé des traces. C’est notamment le cas à Montpellier, où Jean-Marie Besset, nommé dans le cadre d’une procédure simplifiée et contestable fin 2009, vient de se voir signifier par le ministère que son mandat ne serait pas renouvelé, ce qu’il a beau jeu de contester devant le Conseil d’Etat.

En dehors des critères artistiques, qui peuvent toujours être sujets à discussion, la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, a souhaité depuis janvier ajouter des critères de féminisation, de rajeunissement et de renouvellement pour tenter de faire évoluer un milieu théâtral français dominé de manière écrasante par les hommes. De fait, toutes les listes de présélection rendues publiques à ce jour, à l’exception de Lille et d’Aubervilliers, sont strictement paritaires. Une philosophie que résume Michel Orier, directeur de la création au ministère : « Aujourd’hui, quatre générations d’artistes sont au travail. La vie d’artiste consiste à être en responsabilité par moments, et par moments à retrouver le travail en compagnie. Quant à la parité, elle s’inscrit dans l’objectif global du gouvernement sur cette question. » […] « On essaie de faire au mieux, soupire, fataliste, Michel Orier , mais l’exercice de nomination n’est pas une science exacte. Et quoi qu’on fasse, il y aura des contestations dans le milieu, comme il y en a toujours eu. » Sauf qu’aujourd’hui elles circulent sur Internet, quand autrefois elles restaient cantonnées aux conversations au sein de la profession” , note pour conclure Fabienne Darge dans Le Monde . Marie-José Sirach, qui a elle-même consacré un long article à la question dans L’Humanité , le conclue ainsi : “Si les nominations ne sont en rien anodines, elles risquent de continuer d’alimenter les polémiques tant que l’on ne redéfinira pas la mission des CDN dans un paysage qui, plus d’un demi-siècle après leur création, s’est modifié. En bien et en moins bien, là est la question.” Quant à Gilles Costaz, il cite dans Politis un de ses interlocuteurs : « Aurélie Filippetti n’a pas d’argent sa seule façon d’affirmer une politique, c’est de procéder à des nominations » , avant d’estimer qu’“en fait, il faudra compter avec les collectivités territoriales, qui investissent de grands moyens et ont été sous-estimées. Avec elles, les discussions et même la guerre ne font que commencer.”

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