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La mystérieuse dame de Doha

6 min

“Elle est l’une des femmes les plus mystérieuses du monde , écrit Serge Raffy dans le mensuel Obsession . La localiser relève du secret défense. Autour d’elle, dès qu’on évoque son nom et la possibilité d’une rencontre, on lève les yeux au ciel et on murmure : « Mission impossible. » Cheikha Al-Mayassa bint Hamad bin Khalifa Al-Thani, fille de l’émir du Qatar et sœur de l’émir héritier – propriétaire du Paris-Saint-Germain – est un bunker, une zone inaccessible, un monde de silence. Au top ten des tout-puissants de l’art contemporain, elle devance les milliardaires américains Eli Broad, Peter Brant, la Russe Dasha Zhukova, compagne de Roman Abramovich, l’Indonésien Budiardjo Tek et le Français François Pinault. Cette posture de prêtresse du marché de l’art n’est pas un cadeau. Elle le sait et tente de jouer les courants d’air. Son credo : se faire toute petite. Depuis des années, la jeune femme manœuvrait dans l’ombre, échappant à tous les pièges, à tous les margoulins du milieu qui ne voyaient en elle qu’un pigeon à plumer, qu’une tirelire inépuisable à qui on pouvait vendre n’importe quelle croûte. Grossière erreur : la dame ne dilapide pas les milliards de ce minuscule émirat, appendice de l’Arabie saoudite, qui regorge de gaz naturel pour plusieurs générations. Elle thésaurise. Elle accumule les œuvres des plus grands noms de l’art contemporain avec une méticulosité et une prudence de notaire genevois. Quand elle débarque dans le milieu de l’art, en 2007, elle n’a pas 25 ans, un regard timide et des centaines de millions de dollars à placer. Depuis, elle rafle tout, ou presque. D’abord, un Rothko de la collection Rockefeller pour 72,8 millions de dollars, puis un Damien Hirst, Lullaby Spring, pour près de 20 millions de dollars. L’achat de l’œuvre de l’artiste britannique, une armoire à pharmacie en métal contenant 6 136 pilules faites à la main, provoque un petit scandale. Le prix est démesuré. Absurde. Qui est l’acheteur anonyme ? Impossible de l’identifier. Seuls les spécialistes savent. Depuis le début de sa carrière de collectionneuse, Cheikha Al-Mayassa n’apparaît jamais. Elle utilise des prête-noms, règle ses factures à travers des holdings qui ne sont jamais les mêmes. Personne ne peut imaginer qu’une « gamine » à peine sorti de la Duke University, en Caroline du Nord, d’une année de Sciences-Po à Paris, agrémentée de stages à l’Unesco et au groupe Lagardère, amie intime de la famille de Villepin chez qui elle dîne régulièrement, est en train de vampiriser la planète arty. Sa méthode est redoutable. Elle multiplie les intermédiaires, choisit les meilleurs courtiers de la place, leur impose une confidentialité absolue. « Officiellement, elle ne dit pas que les œuvres appartiennent au Qatar, raconte un galeriste parisien. Une fois achetées, elles partent dans des ports francs, à Genève ou à Singapour, sont entreposées dans des hangars sécurisés, des aéroports et attendent des jours meilleurs. C’est une forme de placement. On ne sait d’ailleurs pas si les œuvres appartiennent à l’Etat qatari ou à la famille Al-Thani. Ce n’est plus de l’opacité, c’est le noir absolu, du Soulages, en quelque sorte. » Cette pêche en eaux sombres a un avantage pour son altesse : elle lui permet d’effectuer sa razzia en toute tranquillité. En 2009, les « agents secrets » de la dame de Doha achètent onze Rothko de la collection d’Ezra Merkin pour 310 millions de dollars. Officiellement, là encore, Cheikha Al-Mayassa n’apparaît pas. Un an plus tard, elle met la main sur un Andy Warhol, The Men in her life, une série de clichés en noir et blanc de Liz Taylor. Une œuvre considérée comme médiocre par la critique, qu’elle achète pourtant 63 millions de dollars. Les puristes grincent des dents devant cette surenchère démesurée. « Le Qatar s’est lancé dans une course contre la montre afin d’acquérir très vite le maximum d’œuvres iconiques, et ainsi devenir la Mecque de l’art contemporain, souligne Bernard Géniès, critique d’art au Nouvel Observateur. Leur objectif est de s’imposer comme une grande destination touristique. Ils rêvent d’une grande collection qui les rapproche des grands musées de Londres, Paris ou New York. » […] Enfant de la deuxième femme de l’émir du Qatar, la très influente et élégante Cheikha Mozah, la « missionnaire » parcourt le monde à la recherche de nouvelles prises de guerre. Exemple : à New York, elle rend visite discrètement à Richard Serra, parvient à le convaincre d’ériger une œuvre géante, plantée comme un phare dans la baie de Doha, intitulée 7, face au Musée d’Art islamique dessiné par le Chinois Ieoh Ming Pei. Le chiffre 7 fait référence au voyage du prophète Mahomet dans les sept cieux que compte l’univers, selon le Coran. L’artiste américain succombe au charme de la princesse du désert, cette « gentille personne à l’allure frêle qui parle sans jamais hausser le ton ». Cheikha Al-Mayassa sait s’entourer. En 2011, elle recrute des courtiers haut de gamme, le Français Philippe Ségalot, l’Anglais Edward Dolman et le Néerlandais Jean Paul Engelen, pour affiner sa cueillette. Ces têtes chercheuses, tous anciens de chez Christie’s, lui évitent d’être victimes de quelques escroqueries. Et lui permettent surtout de faire des coups de filet spectaculaires. En particulier, Philippe Ségalot, ancien camarade de promotion du fils de François Pinault à HEC, ancien de l’Oréal, lui fait faire la plus belle opération depuis le début de son activité : l’achat d’un Paul Cézanne, Les Joueurs de cartes, pour 250 millions de dollars. Là encore, silence radio sur l’opération. […] Peut-on lutter face au carnet de chèques de son altesse ? Les Français en ont fait l’amère expérience dans l’affaire de la dation Berri. Au cours de l’été 2011, alors que le Centre Pompidou a pratiquement acheté aux enfants de Claude Berri – le producteur Thomas Langmann et son frère Darius – la collection de leur père, comprenant neuf œuvres minimalistes de Ryman, Reinhardt, Morandi, Fontana et Serra, Philippe Ségalot, l’émissaire de Cheikha Al-Thani, fait capoter l’opération en mettant sur la table 50 millions d’euros. L’Etat français, berné, a beau hurler contre le manque de patriotisme des héritiers, rien n’y fait. « Pour nous, explique un expert du ministère de la Culture , ce fut un vrai choc. On a réalisé que même les musées les plus puissants, comme Beaubourg ou le Louvre, étaient des nains financiers face au coffre-fort du Qatar. » Depuis, rien ne freine la boulimie de l’émirat. Pas à pas, Cheikha Al-Mayassa se constitue une caverne d’Ali Baba qu’on devrait découvrir en 2014 ou 2015, quand son excellence inaugurera le Musée national du Qatar, dessiné dans le plus grand secret par Jean Nouvel. Un moment historique, qui fera alors de Doha la capitale mondiale de l’art. A sa manière, la discrète et insaisissable dame de Doha a lancé un slogan dans une zone qui sent la poudre : faites de l’art, pas la guerre.”

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