LE DIRECT

La plus efficace des armes antijeunes

5 min

Je profite de l’absence ce soir, pour une fois, d’Emmanuel Dupuy pour vous mettre en garde, cher Arnaud. Savez-vous qu’en parlant des sujets de ce soir, vous courez le risque de vous couper de tout un auditoire potentiel ? Quel rapport avec Emmanuel Dupuy, me direz-vous ? Eh bien, voilà ce qu’il écrit dans son édito du numéro de septembre de Diapason : “Tu as moins de vingt-cinq ans ? Dégage. Cet éditorial n’est pas pour toi, pas plus que les autres pages de ce magazine ni, surtout, le sujet dont on y disserte. Une bonne fois pour toutes, mets-toi ça dans la tête : le classique est une musique de vieux, désuète et barbante, une relique à laquelle tu ne peux en aucun cas être sensible. Le classique, c’est pire que les coups de matraque ou les gaz lacrymogènes : la plus efficace des armes antijeunes.

Je divague ? , se demande notre confrère en Dispute. Guère davantage que Stefaan De Clerck, bourgmestre de Courtrai et ancien ministre de Sa Majesté Albert II. Cet été, alors que nous folâtrions sur les plages et en terres festivalières, l’édile flamand a décidé de diffuser de la musique classique dans un jardin de sa charmante localité. Jusque-là, tout va bien, on applaudit des deux mains. Sauf que cette action n’était pas aussi bonne qu’il y paraît, motivée qu’elle était par un but précis sans rapport aucun avec l’amour de l’art : faire fuir les bandes de jeunes qui troublent l’ordre public. On préférerait en rire, cette histoire belge est hélas des plus sérieuse. « Nous voulons surtout donner au parc une ambiance agréable. Mais si, en même temps, les désagréments disparaissent, c’est ça de pris », explique décomplexé M. De Clerck. Qui avoue s’être inspiré d’expériences similaires – et concluantes – tentées aux Pays-Bas, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Australie…

Pas la peine d’aller si loin. En banlieue parisienne, la SNCF a elle aussi découvert les vertus sécuritaires des œuvres de Bach ou Mozart. « Dorénavant, quand les agents constatent qu’un groupe de jeune vient semer le trouble, ils peuvent diffuser de la musique classique », lit-on sur le site de la ligne J du Transilien. « Figurez-vous que ça marche !, ajoute la sémillante directrice des Services aux clients. Soumette ces personnes à des airs auxquels ils (sic ) ne sont pas habitués a le mérite de les faire fuir. »

Ô joie ! Ô formidable révélation ! , s’enthousiasme notre mélomane d’Emmanuel Dupuy, qui n’oublie pas qu’il est aussi un contribuable. On va pouvoir arrêter de payer des gros bras pour ramener le calme dans les gares : un petit concerto de Vivaldi, et hop, voilà la racaille qui détale. En plus, c’est pas cher : « L’idée (lit-on encore sur le site de la ligne J) est très intéressante car son coût de mise en place est peu élevé. Au niveau des installations, elles sont déjà présentes et pour les droits de diffusion, l’idée est de choisir des œuvres tombées dans le domaine public. » Tout d’un coup, nos vieilleries n’ont donc que des avantages. Au point que déjà soit brandie l’ultime menace : « Si les résultats s’avèrent vraiment bons, il ne devrait pas y avoir de frein pour une généralisation rapide de ce dispositif. » Jeune, te voilà prévenu : arrête de mettre la zone ou on t’envoie dans la chetron plein de sonates, de symphonies et autres mochetés de ce genre – bouffon d’ta race, tu vas la comprendre grave ta douleur , se lâche le rédacteur en chef de Diapason , qui manifestement ne biberonne pas que du classique…

“Je rigole, je rigole , poursuit Emmanuel Dupuy, mais il y a plutôt de quoi pleurer. Comment en est-on arrivé là ? Comment des œuvres artistiques qui sont parmi les expressions les plus achevées de la culture occidentale se retrouvent-elles instrumentalisées à des fins répressives sans que personne – à part nous – s’en émeuve ? Pourquoi suscitent-elles un si dramatique clivage générationnel ? Interviewé par la télévision, un adolescent de Courtrai exprime son point de vue : « Les jeunes, ils aiment pas le classique, ils préfèrent quand ça bouge. » Pour simpliste qu’il soit, ce début d’explication n’en est pas moins révélateur : sur le terreau d’une ignorance galopante, les clichés prospèrent. Classique égale forcément Petite musique de nuit, orchestre en livrée, émotions délicates et plaisirs surannés – comme dans ce retentissant succès du cinéma français où, de la bouche superbe d’Omar Sy, tombe la terrible sentence : « La musique qui se danse pas, c’est pas de la musique. »

Monsieur le bourgmestre de Courtrai, Madame la directrice des Services aux clients de la ligne J, ne changez rien. Continuez à faire chauffer vos haut-parleurs. Permettez-moi juste de vous communiquer ma playlist , suggère pour finir l’éditorialiste de Diapason . Au hasard : Les Elémens de Rebel, la scène du souper de Don Giovanni, le finale de la 5e de Beethoven, Le Crépuscule des dieux, le Requiem de Verdi, Elektra, Le Sacre du printemps, Carmina Burana, la 7e de Chostakovitch, etc. etc. Z’y-va, tu veux entendre si le classique ça déchire pas sa mère ?”

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......