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La pop music est-elle du pop art ?

5 min

Pierre Lapointe est, nous assure Le Journal du Dimanche , un “auteur compositeur interprète incontournable au Québec“ . Il sort un nouvel album, Punkt , et a accordé à cette occasion une interview à Alexis Campion. “Lapointe cite vite fait Barbara et Brigitte Fontaine au rang de ses déesses mères, puis disserte longuement sur Duchamp et Mondrian, deux de ses papes devant l’éternel. « Je leur dois ma vocation, dit-il. Ils ont créé des objets plus forts que la mort et m’ont fait comprendre qu’on peut se construire du côté des zones émotives. Cela m’a sauvé d’une enfance triste, hantée par le côté éphémère de la vie. » Pierre Lapointe précise au passage être fan de Matthew Barney, collectionneur assidu au point de vivre « dans une sorte de maison-jouet multicolore et étrange… » [Il se revendique encore des univers esthétiques de Jeff Koons et de Murakami.] « Ils ont un côté très bonbon, convient Lapointe, mais ils parviennent à concilier ce côté clinquant avec des critiques sociales incisives. Mes nouvelles chansons s’articulent de la sorte, sans compromis, avec des mariages peu probables qui relèvent du collage postmoderne. » Pierre Lapointe s’inscrit ainsi dans un mouvement de fond, comme le relève Tess Lochanski dans Le Nouvel Observateur. “« La pop culture était dans l’art, désormais l’art est dans la pop culture, l’art est en moi », balance entre deux refrains la chanteuse Lady Gaga dans le titre Applause, premier single de son album manifeste Artpop, [dont la pochette est signée Jeff Koons, encore lui]. L’artiste vivant le plus coté au monde [explicite] la démarche de la chanteuse : « Sur Artpop , Lady Gaga essaie de montrer à son public que l’art est quelque chose que tout le monde peut embrasser, sans se sentir mis à distance. » Mais Jeff Koons n’est pas le seul à avoir œuvré au grand coming out populaire de l’art contemporain sur fond de mélodies pop. Dans le livret du CD sont aussi remerciés en vrac le conservateur de la galerie PS1 du Moma new-yorkais, Klaus Biesenbach, la performeuse Marina Abramovic, le metteur en scène et plasticien Robert Wilson.” Pourquoi Marina Abramovic ? Parce que, avait-on appris dans Beaux-Arts Magazine , “pour attirer les internautes, elle a réalisé une vidéo de Lady Gaga nue… Enormes succès et levée de fonds de l’artiste serbe qui a ainsi récolté 634 698 $ pour la construction de son Marina Abramovic Institute, dans l’Etat de New York, un centre d’art dédié à la performance.” Pourquoi Bob Wilson ? Vous n’avez qu’à réécouter la Dispute de hier soir… “Une fois dissipé le vertige provoqué par la seule pensée de ce qu’a pu coûter l’album , poursuit Le Nouvel Obs , rappelons tout de même que Lady Gaga n’est pas la seule à concevoir ses albums comme de (très) luxueuses résidences d’artistes. En tête, le rappeur Kanye West, actuellement objet d’une pétition sur Internet « Pour que Kanye West devienne le conservateur de la Biennale de Venise ». Sur son dernier album Yeezus, superproduction d’avant-garde, West avait réuni 67 producteurs pour élaborer des morceaux violemment avant-gardistes, très délicats à vendre sur un marché aussi grand public que celui où il évolue – les chiffres ont d’ailleurs été décevants. Même écho chez son ami Jay-Z : le mari de Beyoncé a carrément livré une performance avec Marina Abramovic, encore elle, à la Pace Gallery de New York en août dernier, au cours de laquelle il a rappé six heures d’affilée les paroles d’une nouvelle chanson justement intitulée Picasso Baby qui s’achève par un explicite « Mais qu’est-ce qu’il va vous falloir, pour que vous compreniez tous, que je suis le Picasso des temps modernes ? » Il commente dans une vidéo accompagnant la performance : « Dans le hip-hop et même dans la pop, les gens ont tendance à penser que l’art est bourgeois. On est tous des artistes, on est pareil, on est cousins. J’ai juste envie de réunir ces deux mondes. » Les deux rappeurs partagent avec Gaga une volonté de concilier la puissance formelle d’un art contemporain encore élitiste et l’accessibilité quasi universelle de leur musique. En revanche, là où les premiers s’envisagent avant tout comme des musiciens, la jeune femme semble réellement se considérer comme une plasticienne qui aurait fait le choix stratégique de la musique pour toucher le plus grand nombre. Lady Gaga, elle, n’est pas une musicienne qui s’intéresse à l’art mais plutôt une artiste qui a choisi la musique de masse comme medium. […] Victoire Disderot, de la galerie Daniel Templon à Paris, tient cependant à nuancer une démarche qu’elle estime « avant tout rhétorique. Ces pop stars prétendent réconcilier l’art et la culture populaire, mais c’est, formulé différemment, le principe même du Pop Art. En revanche, il y a une réelle fascination des stars de la pop pour l’art contemporain, qui tient selon moi davantage au prestige du domaine. Frayer avec de tels artistes leur sert à asseoir leur légitimité ».” Bob Wilson, interviewé dans Libération , ne dit pas autre chose, concernant sa collaboration avec Lady Gaga : « J’espère que ces portraits serviront à donner une autre image d’elle. » Ceci dit, estime pour conclure Tess Lochanski dans Le Nouvel Obs, “les Gaga, Jay-Z et consorts, en allant à rebours du cours habituel de la visibilité médiatique, qui veut qu’on parte de l’underground pour progressivement gagner le cœur du mainstream, risquent de perdre une partie de leurs fans. En complexifiant ainsi leur message (et leur musique au passage), ils retirent à la pop son critère premier : la simplicité. Quitte à sacrifier leur succès commercial sur l’autel d’une vision artistique parfois brumeuse. Mais à l’heure de la musique dématérialisée, leur volonté de « s’artifier » ou de faire œuvre exprime chez eux un besoin de s’inscrire dans l’histoire. Et de laisser après eux un patrimoine culturel pérenne, tout simplement.” La peur de la mort, encore, on n’en sort pas !

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