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La production culturelle d'un plant de tomates

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“Le site de La Tribune de l’art, relève Libération , dénonce une nouvelle fois un acte de « censure » par la voix de son directeur, Didier Rykner, coutumier du fait . Celui-ci déclare avoir été empêché de participer à un débat à Lens, sur intervention du député-maire (PS) Guy Delcourt, parce qu’il s’était opposé à la création d’une antenne du Louvre dans cette ville. Organisée à la médiathèque le 30 juin, la rencontre « Les obsédés textuels » doit porter sur le thème du « divorce à la française », entre défense du patrimoine et art contemporain. « Cet embourgeoisé de la culture qui a tenu des propos indignes sur la population de Lens, dont je suis le porte-parole, n’a rien à faire dans une conférence d’une association payée par la municipalité, dans une salle municipale », a déclaré le maire à Libération. « Qu’il reste chez lui avec son vomi. Cette élite parisienne crée des opprimés de la culture, eh bien moi je défends les opprimés », tonne l’élu socialiste.“

Beaucoup plus consensuel, un autre élu, allemand celui-ci, et pas n’importe lequel, puisque c’est le président de la République Fédérale, Joachim Gauck, a déclaré, toujours cité par Libération : « Nous avons besoin d’art comme de religion ou de philosophie pour approfondir les choses et nous découvrir nous-mêmes. L’art peut nous éclairer.“ Joachim Gauck a tenu ces profonds propos à l’occasion de l’inauguration de la 13e Documenta de Kassel. “A ce sommet de l’art contemporain, planifié jusqu’au 16 septembre, figurent 150 artistes de 55 pays“ , nous précise encore Libération .

L’art peut certes nous éclairer, il peut aussi singulièrement embrouiller l’esprit de certains. C’est ainsi, nous raconte notre cher enfant du paradis du Monde , qui s’était fait un peu absent dans cette revue de presse, le correspondant du quotidien à Berlin, Frédéric Lemaître, qu’à “quelques jours de l’ouverture de cette 13e édition de la Documenta de Kassel, le samedi 9 juin, les milieux artistiques allemands semblent s’être pris d’une passion soudaine pour les chiens et les tomates, objets de multiples forums de discussion sur Internet. En cause : Carolyn Christov-Bakargiev, directrice de cette exposition d’art contemporain qui se déroule tous les cinq ans.

Dans une retentissante interview publiée le 31 mai par le Süddeutsche Zeitung, cette Américaine dénonce l’anthropocentrisme et plaide pour « l’émancipation » – et non la protection – des animaux et des plantes. « La question n’est pas de savoir si nous devons accorder le droit de vote aux chiens ou aux fraises, mais comment une fraise peut faire part de son intention politique », résume-t-elle. Selon cette féministe, dans une vraie démocratie, tous doivent pouvoir s’exprimer. Actuellement, la situation lui rappelle celle où le droit de vote était universel, mais ne concernait que les hommes, car seuls ceux-ci étaient des citoyens. A la question : pourquoi les chiens doivent pouvoir voter, comme les femmes ? Carolyn Christov-Bakargiev répond : « Pourquoi pas ? Le monde appartient-il moins aux chiens qu’aux femmes ? » Pour elle, « il n’y a aucune différence fondamentale entre les femmes et les chiens, ni entre les hommes et les chiens. Il n’y en a pas non plus entre les chiens et les atomes qui constituent mon bracelet. Je pense que tout a sa culture. La production culturelle d’un plant de tomates est la tomate ». Au passage, Carolyn Christov-Bakargiev égratigne Martin Heidegger, l’un des grands philosophes allemands du XXe siècle. « Il a dit que nous savons que nous allons mourir. Pas les autres animaux. Mais d’où sait-il cela ? Le XXIe siècle est le siècle des grandes découvertes. Par exemple, nous découvrons juste le langage des corneilles. »

Evidemment, sa conception du monde n’est pas sans conséquence sur sa vision de l’art. Pour elle, il n’y a « absolument aucune différence » entre l’art humain et des produits créés par les animaux. « Construire une ruche a aussi un sens supérieur », remarque-t-elle. N’y aurait-il donc rien de particulier qui caractériserait l’art ? « Rien, répond-elle. Rien ou tout. Vous dites qu’il y a un lien entre une peinture rupestre et un Mondrian parce que vous venez de l’histoire de l’art et non de la physique quantique. Mais quand vous regardez pourquoi les hommes des cavernes peignaient, cela ne se différencie pas fondamentalement de la raison pour laquelle l’araignée tisse sa toile. C’est une question de survie, de nourriture et de plaisir. »

Cette conception ne fait pas que des heureux. Faut-il y voir une simple coïncidence ? Depuis quelques jours, l’église Sainte-Elisabeth de Kassel a installé au sommet de son clocher un homme bras ouverts, une sculpture de l’artiste Stephan Balkenhol, qui semble rappeler aux visiteurs de la Documenta et à sa directrice que l’homme domine le monde. Se sentant « menacée » par cette œuvre, Carolyn Christov-Bakargiev a demandé son retrait. En vain, jusqu’à présent.“

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