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La Quinzaine littéraire en péril

7 min

“Il sera ici question d’un journal que peu de gens connaissent, qu’encore moins lisent (7 000 ventes par numéro) et qui, de toute façon, est à deux doigts de mettre la clef sous la porte” , écrivent Isabelle Hanne et Edouard Launet dans Libération . De qui s’agit-il ? De La Quinzaine littéraire , qui, “pour méconnue qu’elle soit du grand public, a pourtant joué et continue de jouer un rôle essentiel dans la vie culturelle française : celui de vigie de la production intellectuelle, et plus encore celui de résistant. Depuis mars 1966, date de sa création par Maurice Nadeau et François Erval (décédé en 1999), ce bimensuel plutôt austère cherche à résister aux connivences et aux pressions, ce qui est un rude défi dans des domaines – littérature, poésie, idées, arts – où les amitiés, les réseaux, les fidélités inconditionnelles et les obligations ont vite fait de guider les plumes.

« Ne dépendre de personne, ni des puissants ni des amis, pas davantage de partis ou de coteries. Qu’aucune des lignes publiées dans notre journal ne soit suspecte », était l’objectif de départ, comme le rappelait Maurice Nadeau en 2009, lors de la parution du millième numéro. Et puis aller voir au-delà des vingt ou trente livres dont tout le monde parle. Faire une recension large, éclairée et sincère des sorties. « Avec François Erval, on considérait que tous les journaux littéraires étaient à la solde des éditeurs, se souvient Nadeau. On s’est dit – quelle prétention ! –, on va faire un journal littéraire pour les auteurs. » Bref, avoir du flair et de l’intégrité. Voilà des qualités que l’on ne peut prouver que sur le long terme. La Quinzaine littéraire a 47 ans. Son fondateur Maurice Nadeau en a 102. L’un et l’autre aimeraient bien continuer le chemin. Mais l’argent et les lecteurs manquent. Un appel a été lancé, des projets sont à l’étude : La Quinzaine devrait vivre, avec une possible nouvelle formule à l’automne, comme nous allons le voir. Mais d’abord, ceci.

Intégrité et flair sont deux qualités que personne ne conteste à Maurice Nadeau, qui fut et reste critique (à Combat, L’Observateur, L’Express), écrivain, éditeur. Cet homme fit découvrir en France Witold Gombrowicz, Georges Pérec, Henry Miller, Malcolm Lowry, J.M. Coetzee, Leonardo Sciascia, Roland Barthes, Michel Houellebecq et quantité d’autres. Avoir le nez creux n’a guère contribué à enrichir Nadeau, ni d’ailleurs à faire la fortune des éditeurs (Buchet-Chastel, Julliard, Denoël) pour lesquels il a travaillé avant de fonder sa propre maison. Cet admirateur de Kafka et de Flaubert a le goût de la littérature, pas celui du confort, après avoir eu celui de la politique (trotskisme) et du surréalisme, dont il a écrit une Histoire fameuse.

A La Quinzaine, aucun contributeur n’est payé. Enfin, plus depuis le n° 2, en 1966. Car il s’est vite avéré que l’aventure serait difficile. Les compagnons de route ont de beaux noms : Beckett, Michaux, Foucault, Duras, Michon… Le journal accompagne le structuralisme, la dissidence en URSS. Il se bat pour survivre. Des ventes aux enchères – avec des œuvres de Soulages, Mirò, Beckett ou Nathalie Sarraute – le tirent parfois de l’ornière financière. « Il y a quatre ou cinq ans, 50 000 euros sont tombés du ciel, confie Nadeau. On n’a jamais su d’où ils venaient : la banque – aux Bermudes ! – n’a pas voulu nous dire qui avait fait le chèque. »

Aujourd’hui, La Quinzaine perd 6 000 euros par mois. Il va falloir trouver de nouvelles solutions. […] La Quinzaine littéraire a « toujours été à court d’argent, reconnaît Nadeau. On n’avait personne, pas de financiers derrière nous. » Les premiers bureaux du bimensuel furent accueillis dans un bout d’entrepôt prêté par le Club du Livre, rue de Nesle. Le journal s’est ensuite transporté rue du Temple, dans un local abandonné par la police – « la propriétaire nous avait accueillis avec ces mots : “Ils tapaient fort là-dedans. Vous allez taper aussi ?” », se souvient le fondateur. Et enfin Beaubourg où, à l’époque de l’emménagement, le Centre Pompidou était encore en construction. […]

Les nouveaux statuts de la société éditrice de La Quinzaine Littéraire sont en cours d’élaboration : d’ici quelques semaines, elle deviendra une société participative et sera constituée de deux collèges, les collaborateurs d’un côté, les lecteurs de l’autre, via une souscription de 100 euros minimum.

Gilles Nadeau, documentariste et fils de, fait l’état des lieux : « On est obligé de faire une augmentation de capital. Il y a un trou à combler de 80 000 euros, mais ils nous faut aussi de l’argent à investir. » Une interface en ligne (www.quinzaine-litteraire.presse.fr) a permis, pour l’instant, de récolter 1 000 euros. Et, depuis l’appel de Nadeau dans le précédent numéro de La Quinzaine littéraire, 17 000 euros de souscriptions et 11 000 euros en dons pour l’association des Amis de la Quinzaine sont arrivés par courrier. Certains sont venus de loin : une des forces du journal, c’est sa diffusion dans les grandes universités et bibliothèques étrangères, notamment japonaises et américaines. « C’est formidable, mais on est loin du compte ! », s’alarme Nadeau père.

« Nous, si on devient sociétaire, ça veut dire quoi ? », s’inquiète un collaborateur. « Et qui va nous représenter ? » « Ça fait vingt ans qu’on travaille gratuitement pour le journal, lâche Tiphaine Samoyault. La force de La Quinzaine , c’est d’avoir tenu, grâce à Maurice, en dehors de ce système capitaliste. Je défends ce que Maurice nous a transmis. » « Mais je suis pour la société participative ! », lui répond Maurice Nadeau. […]

« Paradoxalement, parce qu’ils sont bénévoles, les contributeurs sont [très] attachés à La Quinzaine, assure-t-il. Je suis un fédérateur sans le savoir. Mais la revue peut me survivre, bien sûr. » Cette échéance, lointaine espérons-le, ouvrira alors un autre débat : qui lui succédera à la barre du navire entêté ?” , s’interrogent Isabelle Hanne et Edouard Launet en conclusion de leur longue enquête dans Libération .

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