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La rentrée littéraire fait vendre des livres, et pas seulement...

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Je ne sais pas comment se sont passées vos vacances, mais selon Nelly Kaprièlian, des Inrockuptibles , “celles du critique littéraire se passent rituellement de la même façon : avec un pile de livres qu’il n’a pas encore eu le temps de lire pour la rentrée. Il n’a même pas encore levé le nez pour contempler les pins parasols, voire le parasol tout court, d’ailleurs il a même oublié de l’ouvrir et vire dangereusement couleur homard. C’est à ça qu’on reconnaît un critique en vacances : teinte homard et air déprimé. Pourquoi, me direz-vous, cette légère morosité alors qu’il a la chance d’être en vacances ? Parce qu’il vient de remarquer qu’il ne sert à rien, que sa vie même est obsolète. Il lui a suffi de lever un instant les yeux pour remarquer les couvertures des livres que lisent ses collègues de plage ou de piscine, et que sa vocation, « défendre la littérature, la vraie », tout le monde s’en contrefout. Autour de lui, les Français dévorent au mieux le dernier Katherine Pancol, au pire les produits signés Marc Lévy et Guillaume Musso. Quant aux Anglais, Allemands, Américains, ils tiennent entre leurs mains d’épais pavés aux couvertures bigarrées de lettrages en relief coloré, voire doré et argenté, qui s’ornent souvent d’un étrange dessin ésotérique, comme si seuls partaient en vacances des êtres appartenant à diverses sectes satanistes. Au fond de lui, le critique sait bien qu’il ne peut croire que seuls quelques férus d’occultisme seraient autorisés à se prélasser au soleil. Alors, quoi ?” Alors heureusement pour le critique, le primo-romancier (qui est parfois le même) et le lecteur, il y a la rentrée littéraire, que François Busnel trouve « excellente » ! “La rentrée littéraire est une exception française , s’enthousiasme-t-il dans Lire . Depuis quelques années, je fréquente les quatre coins du monde , nous raconte Busnel, et partout, de l’Argentine aux Etats-Unis, de l’Italie à l’Extrême-Orient, j’entends le même murmure d’admiration pour une production éditoriale que quelques tristes sires, ici, continuent de trouver trop abondante. Trop de livres… trop d’écrivains… Ben voyons ! Déplorer la publication d’un trop grand nombre de romans est une préoccupation de nantis. Cessons ces jérémiades ! Nous avons la chance de vivre une époque passionnante, dans un pays qui permet aux libraires, ces merveilleux découvreurs, de proposer au lecteur une offre multiple, variée, où l’originalité et le talent tiennent la place que tout, dans cette société de l’image et de la vitesse, leur refuse. Il y a, parmi les romans de la rentrée, celui qui est fait pour vous, qui ne vous laissera pas indemne, qui poursuivra la lente métamorphose à l’œuvre chez quiconque accepte d’entrer dans le temps béni de la lecture.” Et de toute façon, “qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en agace, le phénomène « rentrée littéraire » existe, et n’est pas seulement un effet de perspective , constate Alain Nicolas dans L’Humanité. Bien entendu, six cents romans publiés entre mi-août et mi-novembre, c’est un rythme mensuel à peine supérieur à la moyenne de l’année. Et la « rentrée de janvier » déverse sur les tables des libraires presque autant de titres. Mais, course aux prix exige, la médiatisation à outrance crée l’« événement rentrée » autant qu’elle en rend compte. Le bon côté de la chose, c’est que cette période est celle où l’on parle le plus de littérature.” Ce qui n’est pas exactement le point de vue de l’écrivain et feuilletoniste littéraire du Magazine du même nom, Charles Dantzig, pour qui “la rentrée littéraire, d’une certain façon, est le moment le moins littéraire de l’édition française. C’est celui où elle fait du commerce, et même le plus possible. A ce moment-là de l’année les chiffres d’affaires se font, et il n’y a pas de mal à cela, si l’on veut que des livres continuent à être publiés. Et c’est peut-être parce que c’est la rentrée de l’argent, où la littérature passe, mais en contrebande, qu’on lui a adjoint le qualificatif de littéraire. Certains appellations sont des camouflages, et peu d’expressions comme « la rentrée littéraire » montrent cette grande loi : les mots sont faits pour mentir.” Et les critiques pour vendre, ajouterait-on, au point parfois de dépasser les éditeurs mêmes. A l’heure de cette revue de presse, “le roman dont tout le monde parle, celui à qui on prédit un grand destin, ce roman-là, Le Royaume, d’Emmanuel Carrère, n’aurait pas dû être en librairie : il devait, comme l’a révélé Mohammed Aissaoui dans Le Figaro , sortir le 11 septembre prochain. Seulement voilà, face à la déferlante, à la pression des libraires qui s’entendaient chaque jour, depuis la mi-août, demander un exemplaire, la maison d’édition P.O.L. a été obligée d’avancer la sortie du Royaume. La logistique dans le monde des lettres est telle que ce genre de décision est exceptionnelle. « Nous avions décidé de publier Le Royaume le 11 septembre pour permettre aux quatre autres romans de respirer et de bénéficier d’une visibilité médiatique », raconte Jean-Paul Hirsch, le directeur commercial des Editions P.O.L. Et d’ajouter, un peu navré : « Normalement, la rentrée littéraire, c’est en septembre. Mais pour la presse, elle a démarré à la mi-août. Il y a eu de nombreux articles et des unes consacrés au récit d’Emmanuel Carrère, nous avons été obligés d’avancer la parution au 28 août. Bien sûr, on aurait aimé que les journaux mettent en avant notre premier roman ou nos auteurs moins connus. » Et puis avouez-le, chers critiques de la presse écrite, la rentrée littéraire, ça fait aussi vendre des journaux. C’est ainsi que le mensuel Lui , pour le premier anniversaire de sa reparution, met à l’honneur le rituel éditorial de rentrée en faisant poser quelques livres avec une certaine Fanny François, comédienne belge qui “préfère lire sans vêtements nous explique Yann Le Poulichet : elle estime que le textile fait obstacle à l’évasion stylistique.” C’est donc fort peu vêtue qu’elle pose, photographiée par Olivier Zahm, avec certains des titres phares de la rentrée, dont, en couverture, Oona & Salinger , un livre signé… Frédéric Beigbeder, le directeur du magazine de charme. “Un pur hasard, bien sûr , nous assure-t-on. Personne ne résiste longtemps à Fanny, ni à une bonne dose d’autopromotion gratuite.”

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