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La rougeole de Léonard et les images fantômes

5 min

Cette revue de presse a quelques invités récurrents. En théâtre, c’est William Shakespeare, en musique, Roberto Alagna et Johnny Hallyday. En arts plastiques, c’est bien sûr Léonard de Vinci. Et bien l’ami Léonard ne va pas bien, il est « victime d’une mauvaise rougeole » , titre Le Figaro . “On n’est pas près de revoir Léonard de Vinci , raconte Eric Biétry-Rivierre. Son seul autoportrait, mondialement connu – avec barbe et chevelure longues, sourcils broussailleux, nez aquilin et expression un peu lasse – est gravement malade. Après une semaine de tests, les experts entourant Maria Cristina Misiti, la directrice de l’Institut central de restauration et de conservation du patrimoine italien, viennent de déplorer la présence de taches proliférant sur cette feuille de 33,5 x 21,6 cm dessinée au charbon rouge au début des années 1500.

Lors d’une conférence de presse donnée à Rome, ils se sont alarmés de ces « rousseurs » susceptibles de défigurer l’image du génie toscan représenté de manière probablement idéale, tel un Platon de la Renaissance. En novembre, pendant deux mois, l’institution qui conserve le papier, la Bibliothèque royale de Turin, l’avait exceptionnellement exhumé de la pénombre de ses réserves pour l’installer en majesté, au sein d’une exposition organisée au palais voisin de la Venaria Reale. C’était presque une première pour le grand public. Il s’agissait de participer de manière spectaculaire aux célébrations marquant le 150e anniversaire de l’unification de l’Italie. Auparavant cet unique autoportrait de Léonard – le seul qui fasse l’unanimité auprès des spécialistes – n’avait été vu qu’en 2006 à Florence où il avait été montré sous vitre blindée. On avait alors murmuré qu’il ne s’agissait que d’un fac-similé du XVIIIe siècle.

Face aux dernières données, le constat est unanime : il est peu probable qu’il soit à nouveau un jour réexposé. « Les études non invasives ont confirmé nos pires craintes : le dessin est endommagé et toute restauration serait pour le moins délicate et risquée, a déclaré Jane Roberts, bibliothécaire royal et conservateur du Cabinet des estampes à Windsor, le château qui possède la plus riche collection du monde de feuilles du maître. Je pense que nous devons réfléchir très sérieusement avant d’entreprendre quoi que ce soit. » Les « rousseurs » ont été provoquées par l’oxydation des pigments originaux, non protégés par un quelconque verni comme c’est le cas pour les huiles. Des champignons sont aussi apparus sur le papier, un mélange de chanvre, lin et laine. Aujourd’hui, ce que l’on voit sur les joues gonflées de l’artiste ressemble à un mauvais cas de la rougeole. « Cela fait peur, a conclu Maria Cristina Misiti. La décision de restaurer ou non incombe à la Bibliothèque de Turin, à l’institut de restauration et aux scientifiques. Nous allons continuer à diagnostiquer. » La feuille a été acquise par le roi Carlo Alberto de Savoie en 1839. Elle avait été correctement conservée à Turin dans un coffre-fort durant près de cent ans. Mais en 1929 elle avait été encadrée et accrochée sur un mur, en plein jour.“

Un Léonard s’évanouit, et sur certaines photographies, c’est une image fantôme qui apparaît… “Les miracles existent. C’est du moins ce qu’ont dû penser certains chrétiens après la visite du pape à Madrid, à l’été 2011 , raconte Claire Guillot dans Le Monde . En regardant les photos souvenirs prises lors de la messe géante célébrée en plein air, ils ont fait une drôle de découverte : de gigantesques lettres noires s’étalent sur le rideau de fond de scène. Juste au-dessus de la tête du pape, on pouvait lire un mot énigmatique : « NO ». Et pourtant, sur les lieux, personne n’avait vu cette inscription. Derrière ce message spectral se cache en fait une invention diabolique au nom de science-fiction : le Fulgurator. Un appareil capable de polluer les photographies des gens sans qu’ils s’en aperçoivent. Le festival PhotoEspaña, à Madrid, a invité son inventeur, l’artiste allemand Julius von Bismarck, à exposer les images de son hacking photographique. Le pirate des images y présente aussi son fameux Fulgurator. On dirait un gros appareil photo. A un détail près : il fonctionne… à l’envers. « Au lieu de prendre des images, le Fulgurator les projette », explique l’artiste. Ce dernier a synchronisé un flash extrêmement puissant avec un capteur ultrasensible. Dès qu’un photographe déclenche son flash, le Fulgurator se met en marche, et la projection se retrouve automatiquement intégrée à la photo. « L’image est si rapide qu’elle est invisible pour les yeux humains. » A 29 ans, ce drôle d’artiste au nom plein d’histoire et à la longue barbe de druide n’en est pas à son coup d’essai. Depuis qu’il est enfant, il bricole des machines étranges, qu’il utilise parfois à des fins artistiques. Parmi ses inventions, on trouve une voiture avec des roues tournant à 360 degrés, des lampes qui dessinent un cercle perpétuel, un casque-bulle pour voir le monde d’en haut, ou même un smiley géant capable d’afficher les émotions des citoyens d’une ville… Dans ce pays très catholique qu’est l’Espagne, Julius von Bismarck avait décidé de protester contre la venue du Pape. Flanqué d’un collègue ibérique, Santiago Sierra, l’Allemand a d’abord tenté de se joindre aux photographes de presse – en vain –, pour finalement mener son opération depuis une colline dominant la messe, au milieu des pèlerins. « Le Fulgurator s’est déclenché environ deux cent fois », assure Julius von Bismarck. Ce qui, sur un total d’un million de pèlerins, est plutôt modeste. D’autant qu’aucun blog ni aucune publication n’a fait écho à ces images tombées du ciel. L’artiste n’en prend pas ombrage : « Au début, j’espérais des réactions, mais il n’y en a jamais eu. Finalement, j’aime bien l’idée d’affecter la vie d’anonymes. Ils voient cette image sans savoir d’où ça vient. » Si les capacités subversives du Fulgurator restent à démontrer, d’autres en revanche ont très vite compris son potentiel commercial. Julius von Bismarck a été contacté par des entreprises de toute sorte, de McDonald’s à BMW. La compagnie d’aviation EasyJet a même imaginé projeter son logo lors de la conférence de presse de l’ouverture d’une nouvel aéroport. « Pour les publicitaires, le Fulgurator est un rêve ! Un moyen de caser leur pub partout en douce. » Julius von Bismarck avait anticipé un tel intérêt, et il a déposé un brevet « pour empêcher toute récupération commerciale ». L’artiste se dit en revanche ouvert aux utilisations du Fulgurator à des fins politiques. L’occasion ne s’est pas encore présentée.“

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