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La Rue de Valois nous écoute mais personne n'écoute la Rue de Valois

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J’avais cité ici il y a un mois un petit article de Télérama , signé Emmanuelle Bouchez, qui racontait comment la signature d’un « pacte d’avenir » entre l’Etat et la Région Bretagne rend « possible la délégation complète de la compétence culturelle aux collectivités territoriales qui en feraient la demande » . La journaliste est revenue longuement sur le sujet avec une enquête “de Rennes à Brest, sur les terres d’une décentralisation remodelée“ , rappelant dans un encadré qu’en Corse déjà, depuis “2002, le spectacle vivant a été définitivement « transféré » à la collectivité territoriale, et les compagnies s’y plaignent de plus en plus de l’obscurité des critères d’attribution des subventions…” Concernant la Bretagne, “plusieurs [y] ont éprouvé le risque de clientélisme. Ils se souviennent avec effroi de l’ancienne majorité régionale (de droite) qui souhaitait des quotas de spectacles bretons… Il n’y a donc , estime Emmanuelle Bouchez jamais trop de tutelles publiques pour garantir la liberté de l’artiste . Surtout quand il s’agit de respecter son rythme de maturation, parfois lent et tâtonnant. Marine Bachelot, du collectif d’auteurs-metteurs en scène Lumière d’août, avoue après dix ans de travail combien il est difficile de trouver des salles capables de prendre des risques. « Nous travaillons avec le théâtre de Cesson-Sévigné, raconte-t-elle, mais l’opposition municipale réclame davantage de vedettes, la venue de François Morel et Michel Bouquet n’y suffisent pas ! Tous ces lieux intermédiaires, qui pourraient nous aider à produire quand les grands pôles comme le TNB ne le peuvent pas, sont soumis aux variations des élus locaux. Voilà pourquoi l’échelon national, celui du ministère de la Culture, nous importe. Lui seul sait que l’art ne veut pas dire d’emblée succès public. Il est le ministère de l’art et des artistes ! » De quoi mettre , conclut Télérama , du baume au cœur à la Rue de Valois, chahutée ces derniers temps pour la baisse historique de son budget.” Denis Gravouil, le patron de la CGT-spectacle, ne dit pas autre chose, dans ses propos recueillis par Le Monde lundi dernier, dans la manifestation « Je marche pour la culture » qui a réuni quelques centaines de comédiens, techniciens et autres directeurs de salle et programmateurs. « Nous avons seulement besoin d’un ministère de la culture qui ait les moyens de sa politique , réclame-t-il. La Rue de Valois nous écoute mais personne n’écoute la Rue de Valois.” Et que dit-elle, la Rue de Valois ? Hier, dans Le Parisien , la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a accusé le Medef de chercher des « boucs émissaires » et de vouloir « tuer la culture » avec sa proposition de suppression du régime des intermittents. “Economiquement, on a besoin des intermittents. Quand vous investissez 1 € dans un festival ou un établissement culturel, vous avez 4 à 10 € de retombées économiques pour les territoires » , affirme la ministre. C’est d’ailleurs la grande ligne de défense actuelle du ministère : la culture rapporte de l’argent !, comme le note le metteur en scène Jean-Pierre Vincent dans une tribune du Monde . “De toute part , constate-t-il, on s’est réjoui, parfois même avec surprise, du récent rapport des inspections des finances et de la culture faisant apparaître le secteur culturel comme un remarquable élément productif de notre économie, dépassant largement des secteurs réputés essentiels, comme par exemple l’automobile. Certes, la culture est ici envisagée dans un sens vraiment très large, jusqu’aux confins des industries culturelles. Depuis quelques années déjà, des voix s’élevaient ici et là pour justifier la dépense culturelle publique par ses retombées économiques. Aujourd’hui, ces opinions sont confirmées, entérinées par un rapport solennel. Ce n’est pas mince, d’autant plus que le spectacle vivant s’y taille la part du lion. Voilà une réponse ferme et mathématique aux inlassables détracteurs de la politique artistique et culturelle de notre pays, qu’ils soient partisans d’un retour à « avant Malraux » ou « avant Lang », ou bien qu’ils guettent les bénéfices espérables d’une culture enfin privatisée. Mais il faut savoir relativiser cette heureuse consécration , tempère Jean-Pierre Vincent. Justifier la dépense artistique et culturelle par son rendement économique peut cacher une déviation perverse de son but profond. L’économie humaine ne saurait se réduire à l’économie productrice de richesses – lesquelles, et au profit de qui ? Georges Bataille, dès 1933 dans La Notion de dépense, livre essentiel, ouvrait une vraie révolution dans les conceptions admises de l’économie. A côté de la dépense productive, il y a la dépense improductive. A partir d’une formulation juste : « La culture n’est pas seulement une dépense », on peut glisser facilement vers une autre : « Elle est un élément de croissance. » Après tout, ce n’est pas impossible. Mais on en vient très vite à justifier la dépense artistique et culturelle par des raisons qui lui sont étrangères, voire contraires. On introduit un vers dans le fruit.” Notre camarade des Disputes musicales du jeudi, Emmanuel Dupuy, ne dit pas autre chose dans son éditorial de Diapason : “A force de les employer, on oublie que les expressions « industrie culturelle », « marché de l’art », « économie du savoir » sont des oxymores , rappelle-t-il. L’industrie ou la culture ? L’art ou le marché ? L’économie ou le savoir ? Il faut choisir. Une représentation de La Flûte enchantée, une saison symphonique, un concert de quatuor à cordes coûteront toujours plus cher que ce qu’ils rapportent. Mais ils peuvent changer une vie. Et cela ne se mesurera jamais en espèces sonnantes et trébuchantes.”

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