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La tragicomédie du prix du Roman arabe

8 min

“Jurés littéraires, gardez-vous des mécènes ! , s’exclame Pierre Assouline dans sa chronique hebdomadaire du Monde des Livres , « La Vie littéraire ». Ils sont le problème et la solution. Soit vous vous passez d’eux, vous faites vœu de pauvreté et vous décernez votre prix en nature au bistro du coin soit vous les sollicitez, et vous vous retrouvez dans un pays exotique à remettre votre prix sonnant et trébuchant dans un palace. La différence ? L’indépendance. Un jour ou l’autre, vous en éprouverez les dures réalités, avec leur lot de rumeurs et de polémiques. C’est le cas depuis quelques jours des jurés du Prix du roman arabe. Décerné au romancier algérien Boualem Sansal pour Rue Darwin (Gallimard), il n’a pas pu lui être remis comme prévu, à la suite de pressions relevant davantage de la politique que du poétique.

Ce prix est né en 2008 d’une constatation de Vénus Khoury-Ghata, attachante personnalité parisienne des lettres arabes, elle-même récemment couronnée du Goncourt de la poésie : comme ses amies du prix Femina ne lisaient décidemment pas de littérature arabe traduite en français, ni même celle d’auteurs arabes écrivant en français, elle eut l’idée de lancer un prix pour pallier cette carence. Son entregent dans le milieu littéraire étant aussi légendaire que ses pâtisseries orientales, elle eut vite fait de monter un jury avec des membres de l’Académie française et du Femina, des critiques et des écrivains. Puis elle trouva un mécénat généreux auprès du Conseil des ambassadeurs arabes à Paris, et le partenariat de l’Institut du monde arabe (IMA).

Au fil des ans, le prestige des lauréats donna du crédit au prix : Elias Khoury, Gamal Ghitany, Rachid Boudjedra… Jusqu’à la dernière réunion, tout allait bien. Le scrutin était assez serré. Le livre de Boualem Sansal l’emporta. On se doutait bien que ça ne plairait pas à un diplomate au moins, l’ambassadeur d’Algérie, mais c’était sans importance. La nouvelle fut annoncée au lauréat, qui vit à Boumerdès (ex-Rocher Noir, près d’Alger), alors qu’il était sur le départ. Il accueillit la nouvelle heureux et flatté. Quelques-uns le furent moins lorsqu’ils découvrirent peut après, dans de violents articles parus dans la presse arabe, qu’il s’était rendu en Israël à l’invitation de son éditeur et d’un festival littéraire israélien à Jérusalem. Qu’il y avait donné des conférences, participé à des débats et répondu à des interviews avec le franc-parler, le courage et l’indépendance d’esprit qui le caractérisent, qu’il s’agisse de critiquer le régime algérien et le sort fait aux Palestiniens dans les territoires occupés, ou de dénoncer le « fascisme islamiste ». Comme l’avait fait avant lui en 1999 un membre du jury, Tahar Ben Jelloun.

Aussi Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l’Unesco mais également poète et traducteur, et à ce titre lui aussi membre du jury, fit-il aussitôt pression pour que le Prix du roman arabe soit retiré à Boualem Sansal. Il fut d’autant plus véhément qu’il n’avait pas soutenu son livre mais Les Plumes (Actes Sud), du syrien d’origine kurde Salim Barakat. Il mobilisa ses pairs du Conseil des ambassadeurs arabes. Egalement scandalisés par le fait que Boualem Sansal a osé serrer la main d’Israéliens et parlé avec eux chez eux, ce que le Hamas et le Hezbollah ont jugé « criminel », ils convinrent donc de le « désinviter », de reporter la cérémonie prévue le mercredi 6 juin à l’IMA en prétextant « les événements actuels dans le monde arabe » et de faire voter à nouveau le jury.

L’un de ses membres, Olivier Poivre d’Arvor, [notre distingué] directeur de France Culture, lança aussitôt l’alerte en faisant savoir publiquement qu’il démissionnait en signe de protestation. L’affaire était lancée. Impossible de l’étouffer. Il y eut beaucoup de téléphonages entre jurés. Mardi 12 juin, dans l’après-midi, une réunion de crise se tint au domicile de Vénus Khoury-Ghata. Plusieurs écrivains (Paula Jacques, Hélé Béji, Robert Solé), partisans comme l’ensemble du jury de ne modifier en rien un vote qui s’était voulu strictement littéraire, se trouvaient à ses côtés face à Elias Sanbar, Mona Al Husseini, conseillère auprès de l’ambassade de Jordanie (qui entretient des relations diplomatiques avec Israël, un comble ! , estime Pierre Assouline) et l’ambassadeur de la Ligue arabe, représentant les mécènes. Ce fut houleux. Des cris mais pas de coups. A la sortie, ils se séparèrent courtoisement mais pour toujours. Toute autre réaction eût entraîné au sein du jury une cascade de démissions.

« Aller en Israël, ce n’est tout de même pas aller en enfer !, s’indigne Vénus Khoury-Ghata. On n’a pas à subir de tels diktats. On a sauvé l’honneur, et tant pis si on se retrouve mendiants et orgueilleux. » Albert Cossery eût apprécié. Boualem Sansal apprécie déjà : « Mais quel nom aura ce prix ? Ne sera-t-il pas perçu comme un camouflet aux ambassadeurs arabes ? Moi, je suis preneur de toute décision prise par le jury, lui seul compte pour moi. » Les jurés du Prix du roman arabe ont donc repris leur liberté et lui remettront bien son prix pour Rue Darwin d’ici à la rentrée, lors d’un cocktail, mais pas le chèque de 10 000 euros (d’autres sources parlent de 15 000 euros). Il est prévu d’y inviter des écrivains, des poètes et des critiques. Pas de diplomates.“

Et effectivement, apprend-on dans Libération , “la tragicomédie du prix du Roman arabe a pris fin [hier] avec la remise à Boualem Sansal, chez son éditeur Gallimard, d’une… franche poignée de main.“

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