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Lâcher de fauves et de monstres

6 min

“Quoi de commun entre ces jeunes romanciers que sont Laurent Mauvignier, François Bégaudeau, Eric Reinhardt, Florian Zeller, Laurent Gaudé ou Lancelot Hamelin ? Ils écrivent aussi du théâtre.” C’est Odile Quirot qui pose la question et, du même élan, donne la réponse. La critique théâtrale du Nouvel Observateur y voit “un signe. Car, depuis Camus et Sartre, les romanciers s’étaient éloignés du théâtre, lui préférant souvent le cinéma, à quelques exceptions près, dont celle, notable, de Marie NDiaye, entrée par la grande porte à la Comédie-Française. Reinhardt constate qu’il croise peu d’écrivains dans les salles, et Bégaudeau se demande pourquoi tant d’amis lui disent : « J’aime pas le théâtre. » « Mais pourquoi tu fais du théâtre ? Le roman, c’est plus peinard », a même lancé Patrick Deville, prix Femina, à Laurent Mauvignier.

N’empêche. Nos nouveaux dramaturges montent hardiment au front. D’autant mieux que, au théâtre, « ce sont les comédiens qui portent les masques de l’auteur », dit Florian Zeller. Echaudé par l’accueil glacial fait cet automne à son roman La Jouissance, il ajoute : « Le théâtre est un des rares endroits où l’on peut être heureux, où l’on se sent comme en famille, où il y a de la joie et de la fraternité. » La révélation lui fut donnée en 2002 en écoutant Gérard Depardieu et Micha Lescot dans le rôle des récitants de Háry János, un opéra de Kodály dont il avait écrit le livret français. « J’ai été ébloui par le mystère de l’acteur. Je n’ai pas écrit en pensant à un sujet, mais toujours à un acteur. » C’est ce que Zeller appelle sa « cristallisation. Chaque acteur est comme un instrument au son très particulier qui m’inspire une mélodie ». Aujourd’hui, les plus grands comédiens le jouent : Catherine Hiegel, Pierre Arditi, Robert Hirsch, bientôt Fabrice Luchini. Seul regret : que les auteurs comme lui qui triomphent sur les scènes privées soient boudés par le théâtre public. Yasmina Reza en sait quelque chose. « Je ne mets jamais les pieds dans le privé », affirme d’ailleurs Eric Reinhardt. Et c’est vrai que, partout où le théâtre se vit comme une aventure de l’art contemporain sur les scènes publiques, on croise sa haute silhouette de dandy affable. Il achète ses places incognito et peut faire des kilomètres pour sacrifier à sa passion du théâtre : « Il me nourrit, me fait me sentir plus vivant. » Son culte de la création contemporaine, y compris dans sa radicalité, est aussi une façon de se situer à rebours du « culte un peu réactionnaire de l’écrivain, lié au passé ». « Le théâtre joue avec trois ingrédients fondamentaux : le corps, le temps, la lumière. Et moi qui, dans mes romans, joue avec l’incarnation, l’atmosphère et une narration qui progresse par scènes au temps présent, je reconnais qu’écrire pour le théâtre était un de mes grands fantasmes. Mais je voulais attendre qu’on me le demande car l’idée de peiner sur une pièce pendant six mois, et pour personne, c’est trop aride ! De plus, mon fantasme de théâtre était lié à l’art du metteur en scène, à un vrai et grand travail de plateau qui déporte et décale l’écriture. » Il a trouvé sa bonne fée en la personne de Frédéric Fisbach, qui lui a passé commande d’une pièce. C’est Elisabeth ou l’équité, l’histoire d’une DRH aux prises avec le capitalisme « qui se prend son propre système dans la gueule. J’avais toute la documentation, déjà rassemblée pour Le Système Victoria . Ajoutée à mes deux précédents romans, cette pièce clôt une trilogie. » Elle sera montée la saison prochaine au Théâtre du Rond-Point. […]

François Bégaudeau lui aussi aime travailler à la commande, et l’idée « d’une écriture profane, aléatoire, modulable » lui plaît. Il a déjà signé deux pièces, Le Problème, mis en scène par Arnaud Meunier, et Le Foie, qui sera sans doute joué par Catherine Hiegel. Il multiplie aussi les « one shot », comme il dit : ce sont des textes pour les jeunes élèves de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, une pièce sur la rivalité footballistique Lyon-Saint-Etienne ( « la lutte des classes, version ballon rond », dit-il), une autre encore sur la Résistance, qui sera créée par Benoît Lambert en juin prochain. […] Son attirance pour le théâtre est très claire : « C’est lié à mon goût pour l’oralité. Comme pas mal d’auteurs de ma génération, je suis très marqué par le rock. J’aime beaucoup par exemple l’écriture d’un Olivier Cadiot. Trop souvent, sur un plateau, les mots sonnent faux. Le théâtre est parfois pétrifié par la rhétorique. Comme écrivain de théâtre, je réfléchis beaucoup à cela. Je ne suis pas là pour distribuer des phrases littéraires entre les personnages. Au théâtre, c’est tout pour la parole. Et puis c’est le seul endroit où, en laissant les clés au metteur en scène, l’écrivain peut lâcher prise. C’est même dans son contrat. »

On ne se prononcera pas ici , reprend Odile Quirot, sur le contrat passé par Laurent Mauvignier avec le collectif Les Possédés, auquel il a confié récemment la création de Tout mon amour, au Théâtre Garonne, à Toulouse, où il vit. […] « Lors de la parution de mes deux premiers romans, explique-t-il, les premières personnes qui sont venues vers moi furent des gens de théâtre. Ils m’ont dit que mes livres étaient faits pour la profération, que je devais les porter au théâtre, mais la simple adaptation ne me tentait pas. Elle ne m’apporterait pas grand-chose. » Et l’on apprend que chaque année, Mauvignier commence une pièce de théâtre en juin, qu’il jette en septembre. « J’avais un problème avec le temps, le passage d’une scène à l’autre et les dialogues, là où mes monologues fonctionnent un peu en spirale. Mais, quand ça résiste autant, c’est tentant de persévérer. D’autant que je vais au théâtre et en lis depuis très longtemps. Edward Bond m’a beaucoup servi quand je me suis interrogé sur la violence de Des hommes ». « J’ai mis le pied dans la porte, poursuit Laurent Mauvignier, et je pense que certaines choses trouveront désormais leur place dans le théâtre, ce qui libérera peut-être mes romans et me mènera vers un autre type de narration. Voir son texte prendre vie est humainement une belle expérience. Mais, au fond, les livres sont rassurants, on les tient en bride. Alors que d’un seul coup, dans une salle, on a la sensation de lâcher des fauves, des monstres. C’est très fragilisant. » Il ne s’en plaint pas. Nous non plus » , conclut Odile Quirot dans Le Nouvel Observateur .

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