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L'affaire Dantec, première partie

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Cet automne devait être celui du grand retour de la rock star de la SF française, Maurice G. Dantec, l’auteur de Babylon Babies . Mais le rêve a tourné au cauchemar. David Caviglioli a enquêté pour Le Nouvel Observateur sur cette longue dégringolade…

“En mai dernier, la rumeur a annoncé le come-back de Maurice G. Dantec. Son nouvel éditeur, David Kersan, expliquait que l’ancien enfant prodige de la SF française revenait à son cœur de métier, le cyberpunk. Qu’il remettait en selle les personnages de Babylon Babies, son plus gros succès, sorti il y a treize ans : Hugo Cornelius Toorop, le mercenaire musculeux qui lit de la théologie médiévale, ou les jumelles Zorn génétiquement modifiées. Ses admirateurs y ont cru : avec Satellite Sisters, il allait renouer avec le succès.

C’était oublier sa légendaire fantaisie autodestructrice. Le 10 août, quelques jours avant la sortie du livre, le prophète aux lunettes noires demande en référé que la mise en vente du livre soit interdite. Puis il dépose une série de plaintes au civil et au pénal, notamment pour « abus de faiblesse », contre Kersan et ses toutes nouvelles Editions Ring. Il veut faire annuler son contrat. Le référé a été rejeté, et on peut être perplexe sur les autres plaintes , estime David Caviglioli : quelques semaines plus tôt, on le voyait au Cap-Ferret, souriant, exprimer sa profonde extase à l’idée d’être édité par Ring. Que s’est-il passé ? « Il a dû avoir une crise, raconte [notre confrère en Dispute] Raphaël Sorin, conseiller de la maison, vieux crocodile qui en a vu d’autres, parce qu’en revenant de là-bas il s’est mis à raconter que Kersan et moi avons monté un complot pour le tuer. »

Dantec estime que son contrat a été signé alors qu’il était assommé par les psychotropes et la morphine, au sortir d’une année 2011 cauchemardesque : le 2 avril, il était effectivement admis à l’hôpital de Montréal pour un choc septique majeur et un double pneumothorax. « On me laissait entre une et deux heures de survie », raconte-t-il. S’ensuivent un coma artificiel d’une semaine, trois opérations, dont deux ratées, la pose et le retrait sous anesthésie générale d’un anus artificiel (on saura tout, grâce au Nouvel Observateur !), le traitement d’un glaucome ouvert, l’ablation d’un nodule au poumon et une embolie pulmonaire. A quoi il faut ajouter le Cypralex et le lithium qu’il prend, jusqu’en février 2012, pour contenir sa bipolarité.

« Fou à lier », « personnage insignifiant » : Dantec et Kersan se traitent aujourd’hui de tous les noms. Les bas-fonds du web regorgent soudain de rumeurs colportées par de mystérieux corbeaux : Kersan roulerait dans une Porsche achetée avec l’argent extorqué à Dantec, Dantec serait un plagiaire industriel. C’est la fin pathétique d’un duo qui se produisait à Paris depuis huit ans. En 2004, David Kersan, sulfureux Rastignac de 27 ans, sympathisant d’une extrême-droite farfelue qui se targue d’organiser des combats à mains nues, devient l’agent littéraire de Dantec. Celui-ci est chez Gallimard, mais ses déclarations de croisé en guerre contre l’islam et ses connexions, même ténues, avec un groupuscule identitaire provoquent la rupture. « Il y a eu des discussions sur son délire anti-islam, dit [au Nouvel Obs] Aurélien Masson, directeur de la Série Noire, qui travaillait alors avec Patrick Raynal. Mais en réalité Dantec était ingérable. Il se prenait pour le pape. Quand Kersan est apparu dans l’équation, Antoine Gallimard a compris que ça allait mal finir. La suite lui a donné raison. »

Kersan racontera plus tard avoir dit au vénérable Gallimard : « Si vous refusez de transférer Dantec, il vous fait savoir qu’il a un fusil à pompe et qu’il s’en servira. » [David Caviglioli] a tenté de vérifier : personne ne s’en souvient. Kersan, comme Dantec, est un rouleur de mécaniques , estime-t-il. Il débarque en blouson de cuir chez Albin Michel et dit : « Votre maison a l’air sérieuse, mais vous n’avez aucun vrai écrivain. » Il obtient des à-valoirs déments par rapport aux ventes de Dantec, 120 000 euros par roman selon certains (Albin Michel ne divulgue pas ses chiffres). « Ils se comportaient comme deux enfants, obsédés par le fric, se souvient un cadre de l’édition. Ils se tapaient dans les mains en gloussant : “On les a baisés !” » Pour la sortie de Cosmos Incorporated, en 2005, il organise une soirée démentielle à la Cigale, avec un groupe de rock qui chante en play-back. Les connaissances identitaires de Dantec sont dans la salle. Kersan clame que Dantec est le plus grand écrivain français. « Ils se sont épris de cette mystique bling-bling et adolescente de la rock star », dit un ami de Dantec qui a coupé les ponts, écœuré par le simulacre.

Des deux, qui manipulait l’autre ? Un collaborateur d’Albin Michel : « L’influence de Kersan sur Dantec était totale. Il lui faisait dire ce qu’il voulait. Dantec est quelqu’un de fragile. » Une connaissance du duo : « Dantec a toujours voulu devenir une rock star. Il s’est mis à croire ce que Kersan lui racontait. » Mais le jeune agent est de son côté fasciné par le magnétisme indéniable de l’écrivain, « à la limite de l’adoration amoureuse », selon quelqu’un qui les a vus travailler. C’est un cas particulier d’abus de faiblesse , résume l’enquêteur littéraire du Nouvel Observateur : deux faibles qui s’abusent mutuellement.”

Ça, c’était le temps de l’amour, le temps des copains, et de l’aventure. Que s’est-il passé depuis entre Maurice G. Dantec et David Kersan ? Pourquoi un tel naufrage littéraire et éditorial autour des Satellite Sisters de l’écrivain cyberpunk ?

Vous le saurez en écoutant cette revue de presse la semaine prochaine, en présence de notre confrère en Dispute Raphaël Sorin, impliqué de très près dans l’affaire, comme vousl’aurez compris…

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