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L'affaire Dantec, seconde partie

7 min

Comme promis la semaine dernière, second volet ce soir de la rocambolesque « affaire Dantec », telle que relatée par David Caviglioli dans Le Nouvel Observateur . Résumé de l’épisode précédent : Maurice G. Dantec et David Kersan sont les meilleurs amis du monde, ils “roulent des mécaniques” dans tout Paris. Le “sulfureux Rastignac” de l’édition est devenu l’agent littéraire du tout aussi sulfureux écrivain cyberpunk bipolaire, l’auteur de Babylon Babies . Il lui a fait quitter Gallimard pour Albin Michel, puis projette de publier cet automne dans sa propre maison d’édition, Ring, le livre qui devait signer le grand retour de “la rock star de la SF française” : Satellite Sisters . Grand retour qui se solde par une demande en référé de l’écrivain que la mise en vente du livre soit interdite, et quelques échanges de noms d’oiseau. Comment en est on arrivé là ? Suite du feuilleton, avec Raphaël Sorin en guest star.

“Maintenant qu’il est éditeur, reprend l’article, David Kersan regrette le mauvais souvenir qu’il a laissé. En plus du gâchis financier, il parle de l’affaire comme d’un « calvaire » qui lui « explose au visage ». Il refuse de parler [à l’enquêteur du Nouvel Observateur ], mais affirme tout de même, visiblement fébrile : « Pendant des années, j’ai tenté de canaliser sa violence. Maintenant, j’en suis la cible. » Dantec aussi a l’impression de se réveiller d’un cauchemar. Son exil montréalais (depuis 1999) a été moins paisible qu’il ne l’admet. Il a multiplié les sorties médiatiques violemment islamophobes. Dans son quartier huppé du Mont-Royal, il est le célèbre Français agressif qui apostrophe les gens dans la rue et se prend pour la réincarnation de saint Dominique. La police canadienne confirme qu’il n’est pas un piéton tranquille, évoquant par exemple une trouble bagarre, en novembre 2010, et une plainte déposée par un Dantec gravement blessé. Un de ses amis d’enfance, Eric Vennettilli, qui vit aujourd’hui au Venezuela, raconte : « Après la sortie du premier tome de son Théâtre des opérations en 2000, j’avais écrit un article expliquant qu’il m’avait emprunté plusieurs idées sans m’inclure dans les remerciements. Il est devenu fou. Il a débarqué dans un vernissage avec ses sbires pour me casser la gueule. Un de mes amis s’est fait éclater une bouteille de bière sur le crâne. Je l’ai giflé, il est parti en hurlant, toujours suivi par sa cour de lèche-bottes. » Dans les interviews, Dantec aime bien faire état de son goût pour la confrontation virile. Vennettilli n’y croit pas : « Maurice a toujours été quelqu’un de faible, physiquement. Au lycée, quand on était punks, c’était toujours lui qui prenait les claques. » Il a prétendu avoir combattu en Yougoslavie avec des mercenaires croates en 1995, jusqu’à ce que le reporter de guerre Philippe Lobjois lui rappelle que c’était un « fantasme ». Il connaît Dantec. Son travail sur les mercenaires des Balkans a largement nourri ses romans. Il n’est pas le seul à avoir été recyclé par la machine Dantec : le spécialiste ès serial killers Stéphane Bourgoin a retrouvé des pans de son travail dans Les Racines du mal ; le sociologue Thierry Bardini et Eric Vennettilli lui fournissent la plupart de ses analyses techno-scientifiques. « Il n’a jamais été fort sur ces questions, affirme Vennettilli. Son fonctionnement n’est pas l’inspiration, c’est l’aspiration. » Un éditeur chez Gallimard confirme : « Dans Villa Vortex , il y avait un passage sur la kabbale. On sentait qu’il avait avalé une caisse de bouquins et la régurgitait en vrac. » Et tous ses proches de raconter les nuits dantesques où l’ogre déroule du texte sans s’arrêter, en fumant d’énormes joints d’herbe hydroponique.

Au fil des ans, Dantec s’est engagé dans un projet littéraire démesuré où fusionnent métaphysique, technologie, théologie, géopolitique et physique quantique. Il n’a plus supporté qu’on lui demande toujours le même polar simplet : « C’est comme les vieux accrochés aux tubes de leur jeunesse : c’est pathétique. » Il a cherché à pervertir le genre. « Il pioche un peu partout, sans méthode, si ce n’est celle de la citation perpétuelle, analyse un proche . Il voudrait être vu comme un homme de savoir. Il a décroché de la fac assez vite : c’est une humiliation refoulée. » Chez Gallimard, on avait fini par lui renvoyer ses manuscrits raturés sur des pages entières, avec dans les marges d’assassins : « On s’en fout ! » Chez Albin Michel, son appétit cosmique a produit des livres comme Métacortex, pavé totalement hermétique. La maison a fini par jeter l’éponge. « On n’arrivait pas à promouvoir ses livres », résume poliment son ex-éditrice, Françoise Chaffanel. « Jusqu’à Babylon Babies , il pense encore à ses lecteurs, tranche un ami . Après, il s’en désintéresse. » Ses lecteurs le lui ont bien rendu : 50 000 ont acheté Babylon Babies. Métacortex a culminé à 5 000 exemplaires. Dans Satellite Sisters (2 000 ventes à ce jour , selon Le Nouvel Observateur dans cette enquête publiée le 6 décembre), on trouve des enfilades de phrases comme : « Leur bootstrap fut parfaitement simultané corrélation quantique. » Ou encore : « Transition en mode analogique / digital personnel, techniques yoga / taï-chi incorporées jongle-équateur-bunker. » Dantec reproche pourtant à Ring d’avoir récrit son livre, bien qu’il ait retouché son manuscrit « de façon clandestine » à la dernière minute.” David Caviglioli vous cite alors, Raphaël Sorin, en tant que conseiller de la maison d’édition : « On a fait le travail qui n’avait pas été fait chez Albin Michel. » Gaël Giovannelli, qui s’en est chargé, a dit que ce « travail n’était pas de tout repos ». Comprendre : il a fini sous antidépresseurs.

Où Dantec peut-il aller, désormais ? Après Albin Michel, il avait essuyé plusieurs refus, y compris à la Série Noire. Kersan lui avait dégoté un contrat miraculeux chez Rivages, à condition qu’il revienne au roman noir. Mais en guise de polar l’éditeur François Guérif a reçu une « déviation mutante », selon Dantec, qui en détaille ainsi le contenu : « Mixez pédophilie, ultra-violence narcissique, théories de la conspiration, rock’n’roll, historiographie de la bombe atomique, physique quantique. » David Caviglioli vous fait dire, Raphaël Sorin, “l’air désolé, que « Ring était sa dernière chance. Il l’a bousillée. J’ai beaucoup de copains éditeurs, je les vois mal y aller. C’est trop risqué, avec une littérature pas forcément digeste. » Dantec, lui, écrit [au journaliste] : « Ma littérature est un Acte, un Echo du Verbe, comme le rayonnement à 3 degrés Kelvin qui subsiste du bigbang. Elle ne peut donc pas être touchée directement par la chute. »

On est donc tout à fait rassuré pour lui…

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