LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

L'appel au bis de l'animal docile

7 min

“L’English National Opera de Londres a lancé une série « ENO Undress »” , nous apprenait en novembre une brève de Diapason . Non pas une série de concerts où les musiciens seraient nus, mais “de très bonnes places à 25 £ pour certaines représentations où le public est invité à venir en tenue décontractée, en jeans… Une manière de casser les codes et de rajeunir l’audience ? La critique anglaise a diversement apprécié l’initiative, d’aucuns criant à la démagogie voire au manque de respect des artistes, tandis que le prestigieux rival Covent Garden relevait avec une pointe d’ironie compter déjà 40% de moins de quarante-cinq ans dans son public…”

Ah, le public… “On l’accuse, on le moque, on l’évite. Mais, en réalité, existe-t-il dans la nature animal plus docile que le public ?” Celui qui pose cette question, c’est Ivan A. Alexandre, dans sa chronique de Diapason , toujours, dans le numéro de janvier cette fois. “D’accord, c’est une brute (le public, hein, pas Ivan Alexandre). Une brute qui grince, ronfle, bavarde, qui oublie d’éteindre son égophone, se plaît à lire, voire à écrire ses textos pendant la sonate, tousse avec ostentation (plutôt messieurs), tête sa bouteille d’Evian (plutôt mesdames). Un prédateur qui frappe sa victime au concert et l’achève à l’entracte.

C’est pourquoi, depuis que le monde est monde, nos architectes s’emploient à éloigner la scène du public, à dresser une barrière entre l’artiste et son ennemi héréditaire. L’histoire même des spectacles n’est-elle pas l’histoire de ce double dressage : des barrières et du public ? Avant, il paraît que les musiciens vivaient dans le chaos où Edmond Rostand plonge l’acteur Montfleury aux premières scènes de Cyrano. Des gens partout qui batifolent, mangent, boivent, jouent, haranguent, et n’écoutent rien. En France, jusque tard dans le XVIIIe siècle, nous avions le fameux « parterre debout » qui scandalisait nos voisins. Vers 1780, on mit des banquettes à l’Opéra. « Le parterre assis , note alors Marmontel dans ses Eléments de Littérature, paraît moins tumultueux, mais plus difficile à émouvoir. » Vous voulez dompter un fauve ? Asseyez-le. Mais renoncez à l’euphorie. Le cœur sauvage ne bat qu’en liberté.

Le siècle « romantique » empilera bornes et règles dont Balzac fera un Traité de la vie élégante. Avant lui, en 1822, on lit déjà dans le manuel de l’homme de bon ton d’Abel Goujon, qu’ « à un concert, il serait de la dernière impolitesse de ne point céder les premiers rangs aux dames, de fredonner les airs ou les morceaux de musique qu’on exécute, de battre la mesure de la tête, des mains ou du pied, et de distraire l’attention. » Chacun chez soi : l’artiste en sueur d’un côté, le public muet de l’autre. Jusqu’à ce que lui soit retirée sa dernière arme : l’applaudissement. Non le clap-clap initial qui veut dire bonjour, ni l’ovation finale qui demeure inscrite au protocole et varie (de moins en moins , juge le chroniqueur de Diapason) selon l’ouvrage ou l’exécution. Mais l’applaudissement spontané après un largo poignant, un allegro brillant ou même un effet réussi. Ce que Mozart et Brahms attendaient d’un bon public est devenu le tabou suprême. Il y a peu, Alex Ross, journaliste du New Yorker et auteur de The Rest is Noise, s’illustrait en volant au secours des innocents qui laissent éclater leur joie entre deux mouvements d’un concerto ou après l’ Allegro molto vivace de la Symphonie « Pathétique ». Chut !, sermonnent les connaisseurs. Triomphe du cuistre, du gardien, mais aussi des âmes intègres pour qui la musique est le dernier rempart contre le bravo perpétuel de la télévision, et qu’un simple soupir désespère. Silence, public !

Or nous voici rendus, samedi 27 octobre, à l’Opéra-Bastille , raconte le critique musical. On y joue La Fille du régiment, vaudeville patriotard de Donizetti. Dès la porte, plusieurs pancartes : « Cherche place ». A la Bastille, la chose est rare. Vers la fin du premier acte, Juan Diego Flórez lance ses neuf contre- ut comme à la parade. [Là, le chroniqueur retranscrit un « Militaiiiiiiiiiiiiiiiireeeeeeee » que je me garderai bien d’imiter.] Bravo ! Bravo ! Allez, on enchaîne. Le ténor allonge son plus charmant sourire et incline la tête. On y va. Ah non. Bra-vo, bra-vo, bra-vo. On nomme ce clappement immémorial un rappel. Le chanteur fait un pas vers la fosse et engage un bref dialogue avec le maestro Armiliato. Bra-vo, bra-vo. D’accord. Bis. « Pour mon âme, quel destin ». [Là encore, je ne chante pas.] Le chœur ne sait que faire : jouer ou chanter seulement ? Le héros, lui, sait très bien. Il se campe à l’avant-scène, bombe le torse et darde ses contre- ut. Dix-huit pour le prix de neuf, le dernier plus long, plus fort, mieux tenu. Bravissimo. Piquée au vif, Nathalie Dessay termine sa petite merveille d’aria, « Il faut partir », sur un contre­- ut filé pianissimo. Cette soirée n’a décidément rien à voir avec la première. On a ôté la chape, on a remis l’électricité, on a levé le rideau.

Ce que peut un simple bis, accessoire ordinaire de tout récital ! Bis, qui plus est, d’un air étudié pour, que Juan Diego Flórez a bissé maintes fois ailleurs. Rien de si singulier en théorie. Mais ici, à la Bastille ! Dans ce catafalque de l’art institutionnel. Dans cette boutique spécialisée qu’élus et médias imaginent aux mains des élites qu’ils aimeraient tant remplacer par le « non-public », ces 95% d’électeurs qui ne viennent pas et sans lesquels une si grosse maison peine à se faire entendre. Dans cet hygiaphone où même le foyer, à l’entracte, semble crier au spectateur : pousse-toi, tu gênes. Dans ce temple du goût qui, disait Gérard Mortier, « n’a pas le public qu’il mérite ». Ici, ce soir, le bis du ténor n’est plus une formalité. C’est une victoire, la première depuis l’inauguration du bâtiment il y a un quart de siècle , s’enthousiasme Ivan A. Alexandre. Première victoire du public sur la machine , va-t-il jusqu’à dire, et, jusqu’à nouvel ordre, dernière. Aucun bis à déplorer depuis le 27 octobre. L’incident ne s’est pas reproduit.”

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......