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Larry Clark se fait voir sur Internet

5 min

« Je voudrais dire à Hollywood d’aller se faire foutre ! » Ce n’est pas moi qui parle, c’est Larry Clark, cité par Isabelle Régnier dans Le Monde , lors de la conférence de presse de son dernier film, Marfa Girl , au festival de Rome. « Les gens pleurent parce qu’ils ne voient plus de films en salles, que le cinéma serait menacé, qu’Internet signifierait la fin des haricots… Mais arrêtez de geindre , poursuivait le réalisateur très remonté. Tout le monde voit les films sur son ordinateur, télécharge les séries télé, passe sa vie sur YouTube… Si tous les jeunes passent leur temps devant leur ordinateur à draguer, organiser leur soirée, alors allez directement à eux ! Proposez-leur les films en ligne. »

Et de fait, “c’est un peu bizarre à écrire, mais le nouveau film de Larry Clark est sorti hier dans ma chambre , écrivait vendredi Olivier Séguret dans Libération . Tout le monde est invité à partager l’expérience. Il suffit de se connecter sur Larryclark.com et de payer 5 dollars et 99 cents (soit 4,65 euros) avec une carte bancaire ou un porte-monnaie électronique pour obtenir une version originale sous-titrée en français de Marfa Girl, disponible en streaming pour l’acquéreur pendant une fenêtre de 24 heures. Dans de telles circonstances, la qualité de la « projection » dépend de paramètres qui échappent en partie au spectateur, notamment le niveau de sa connexion et la définition de son écran. En revanche, la réussite de la séance à domicile ne dépend que de l’ambiance composée et du contexte choisi pour l’accueillir. Nos mœurs cinéphiles sont ainsi soumises à une sorte de saut darwinien et évolutif , estime le critique de Libération : nous commençons à vivre dans un monde où tout un chacun peut se faire le programmateur et l’exploitant d’une séance moderne de cinéma chez soi, ou chez l’autre. Pour le coup, c’est véritablement ça, le home cinema : le cinéma à la maison, ou la maison-salle de cinéma. On peut inviter quelques amis, éventuellement faire une quête participative et décider des règles de bonne (ou mauvaise) conduite : est-ce une chambre fumeur, buveur, mangeur… ? N’en reste pas moins l’essentiel, qui au fond ne bouge pas : un film. Celui de Larry Clark ne sortira donc pas en salles, mais qu’est-ce que ça change ? D’un point de vue critique, pas grand-chose : Marfa Girl a été présenté au festival de Rome [il y a deux semaines], où il a remporté le prix Marc-Aurèle du meilleur film, comme une œuvre, a-t-on envie de dire, très ordinaire. Son auteur l’a accompagné fort classiquement dans cette manifestation, avec conférence de presse et interviews à la pelle. La seule nuance, de taille, concerne sa diffusion : quelques jours après sa présentation à Rome, ce film primé se retrouve accessible à tous de par le globe, et pour un coût tout de même modeste, surtout si on le partage. A moins d’idéaliser la salle de cinéma comme creuset anonyme et collectif, de la fétichiser dans sa contrainte spatio-temporelle ou de juger indépassable la majesté d’un véritable grand écran, toutes choses légitimes au demeurant, on peut saluer comme un progrès cet accès direct, simple et instantané, qui se fait selon nos conditions et disponibilité, à des films qui ont, de toute façon, des difficultés toujours plus grandes à trouver le chemin des salles.”

“On aurait tort de ne retenir ici que la réjouissante ardeur provocatrice dont le photographe et réalisateur de 69 ans est un spécialiste patenté , considère Bruno Icher, toujours dans Libération . L’expérience d’un film qui s’affranchit d’un passage par la case salles, considéré pourtant comme obligatoire, assortie d’un visionnage payant sur le Net, mérite toute l’attention d’une industrie qui cherche frénétiquement des formules adéquates aux usages numériques. Avec ce coup d’éclat, Larry Clark tente donc de contredire les certitudes d’une stricte chronologie des médias existant dans tous les pays possédant un circuit de distribution. En France, elle a même force de loi puisqu’un film ne peut sortir en DVD ou en VOD (vidéo à la demande) que quatre mois après sa sortie en salles. Il faut attendre six mois supplémentaires pour qu’il soit diffusable sur une chaîne payante de cinéma possédant un accord avec les organisations du cinéma, autrement dit Canal , tandis que les autres chaînes doivent, elles, patienter entre douze et trente mois. Enfin, ce n’est que trente-six mois après sa sortie que le film peut être inscrit au catalogue d’une plateforme de VOD par abonnement, et quarante-huit mois pour une mise à disposition en vidéo à la demande gratuite. Si le système n’est évidemment pas parfait, il a le mérite de ne pas dépendre, comme aux Etats-Unis, des rapports de force fluctuants et des partenariats entre les différents acteurs de la filière cinéma. Voilà une décennie qu’un courant ultralibéral s’entête à vouloir réduire au maximum les durées des fenêtres d’exploitation. La manœuvre est limpide , estime Bruno Icher, puisqu’il s’agirait alors pour les puissants studios de concentrer leurs colossaux budgets de communication pour, à la fois, la sortie en salles du film et sa mise à disposition sur le marché de la vidéo. Illustration avec, en 2010, l’affaire Alice au pays des merveilles de Tim Burton, dont le distributeur, Disney, voulait qu’il soit disponible en DVD douze semaines après sa sortie et non dix-sept, comme c’est l’usage. Le bras de fer entre le géant et les gros circuits d’exploitation, qui menaçaient le film de boycott, s’est achevé par la victoire de Disney qui, princier, a promis que ce ne serait qu’une exception. L’idée de Larry Clark s’inscrit évidemment dans une logique diamétralement opposée. En concentrant le rapport commercial à sa plus simple expression, du producteur d’œuvres à son public, il s’agit justement d’éviter une concurrence inégale face à des films bénéficiant de moyens de promotion mille fois supérieurs aux siens. Et il n’est pas le seul dans ce cas. En 2010, Film : Socialisme, de Jean-Luc Godard, était disponible sur la plateforme de vidéo à la demande FilmoTV, filiale de son distributeur Wild Bunch, quelques jours avant sa sortie en salles. L’une des premières expériences avait été menée en 2006 par HD Net, chaîne câblée américaine, qui avait passé un accord avec Steven Soderbergh. Le réalisateur devait réaliser six films dont chaque sortie aurait simultanément lieu en salles, en DVD et en VOD. La colère noire des exploitants avait eu raison de la carrière du premier film, Bubble, et les cinq suivants n’ont jamais été tournés.”

Ce qui n’inquiète pas pour autant Larry Clark : interrogé par Olivier Séguret, il annonce d’ores et déjà un Marfa Girl 2 , suivi d’un Marfa Girl 3 !

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