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L'art du rebond

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Le 29 septembre, Gisèle Casadesus fêtait au Théâtre Edouard-VII ses 100 ans, déjà sonnés depuis le 14 juin. Thierry Dague y était pour Le Parisien , et a entendu l’élégante centenaire raconter “ses vacances chez Georges Feydeau, pourquoi le chiffre 4 la poursuivait, née le 14 juin 14, entrée à la Comédie-Française en 34, comme 400e sociétaire, ou comment Pierre Fresnay l’embrassait avec son pouce dans la bouche.” Il a également entendu “ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, tous artistes, lui chanter un air d’opéra, un morceau de jazz ou sa comptine préférée, « Ah que c’est embêtant de faire caca quand y a du vent ».” Ce qui pourrait être la devise actuelle du ministère de la Culture. Car “les semaines s’écoulent, et toujours nulle trace de spectacle da ns l’agenda prévisionnel de Fleur Pellerin , constate Clarisse Fabre dans Le Monde. [La semaine dernière], la ministre de la culture et de la communication s’est entretenue avec diverses personnalités elle a participé aux « questions d’actualité » à l’Assemblée nationale et au conseil des ministres. Mais pas de concert en vue ni de première au théâtre. La raison en est simple : la ministre et les autres membres du gouvernement ne sont plus les bienvenus. S’ils décident d’assister à une représentation, ils prennent le risque que celle-ci soit annulée. Les voilà prévenus telle est la « charte » élaborée par la Coordination des intermittents et précaires, depuis la reprise du conflit portant sur l’assurance-chômage, au printemps. […] « Attendu que les actes doivent suivre les engagements et que les trahisons sont avérées, nous déclarons persona non grata tous les membres du gouvernement dans les festivals », lit-on dans le document, rédigé comme un arrêt de la Cour de cassation. La prédécesseure de Fleur Pellerin, Aurélie Filippetti, a dû quitter Avignon rapidement, cet été après un passage dans le « off ». Depuis sa nomination, le 26 août, Fleur Pellerin ne s’est pas rendue à la Comédie-Française. Le 25 septembre, les intermittents ont occupé le Théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis, croyant qu’elle allait venir… [Nous nous en étions fait l’écho ici. Eh bien c’était] faux !, réplique-t-on rue de Valois : Mme Pellerin n’avait pas prévu de voir Liliom ou la vie et la mort d’un vaurien, mis en scène par Jean Bellorini ce soir-là… Mais elle ira bientôt. Même pas peur ! Car Fleur Pellerin a déjà bravé l’interdiction , nous révèle Le Monde. En prenant garde de ne rien faire figurer dans l’agenda officiel. Le 4 septembre, elle assistait à Limb’s Theorem, de William Forsythe, à la Maison des arts de Créteil. Et, le 4 octobre, elle était à l’Opéra Garnier pour la soirée d’adieu à la directrice de la danse de l’Opéra de Paris, Brigitte Lefèvre, avec défilé de tout le corps de ballet. Mais que font les intermittents ? Réponse amusée d’un militant : « On n’a pas encore mobilisé les petits rats… » En tout cas ça y est, raconte Ariane Bavelier dans Le Figaro , Brigitte Lefèvre “a vidé son bureau au quatrième étage de Garnier. Donné au Centre national de la danse les livres et les papiers qui encombraient le grand ovale des lucarnes décorées de lyres. Elle n’a rien emporté chez elle, ni les photos de « ses » étoiles, ni la caricature de Gérard Mortier en James de La Sylphide, volant dans les airs en kilt. « Les souvenirs sont dans mon cœur », dit-elle. Elle a eu du mal à imaginer son départ après vingt ans de règne, s’est sentie ravagée et révoltée de voir la compagnie confiée, malgré elle, à Benjamin Millepied. Certes elle l’avait invitée à chorégraphier, mais elle ne le souhaitait pas comme successeur ! […] « Elle est intelligente, fine et sent le vent », dit Hugues Gall, ex-directeur de l’Opéra, qui en a fait sa directrice de la danse en 1994. Lorsqu’il a fait sa connaissance, en 1969, elle était sujet dans le corps de ballet. Maurice Béjart la distribuait dans L’Oiseau de feu. […] « Elle est si intelligente qu’elle a compris qu’avec ses qualités et ses manques, elle ne ferait pas carrière dans le Ballet », dit encore Gall. Elle est sortie par la petite porte en 1972, qu’elle a pris soin de claquer fort, vouant aux gémonies les pointes et tout leur tralala de tulle et de rubans. Elle allait monter avec Jacques Garnier à La Rochelle le Théâtre du silence. De la danse contemporaine, enfin. Quand elle est revenue comme directrice du Ballet, avec chauffeur et secrétaire, et qu’elle s’est mise à distribuer des conseils aux danseurs, bien des dents ont grincé dans ce monde où il faut avoir brillé au firmament des étoiles pour être révéré. Surtout qu’elle avait entre-temps, comme inspecteur au ministère de la Culture, porté l’étendard de la jeune danse française. Un ballet comme un orchestre sont factions à renverser un directeur. « Brigitte a un côté ductile et politique qui nous a donné satisfaction à moi comme à mes successeurs, Gérard Mortier, puis Nicolas Joel, dit Hugues Gall. Et qui est nécessaire quand on gouverne une compagnie de 150 danseurs. En outre, elle est parfaitement loyale. » Avec des réseaux propres parfaitement huilés, où comptent gens de culture, comme Jean-Paul Cluzel ou le galeriste Kamel Mennour, et de politique comme Renaud Donnedieu de Vabre ou Catherine Pégard. Dans la semaine suivant l’élection de François Hollande, elle était reçue à l’Elysée. Le président la fera commandeur de la Légion d’honneur. Au même endroit où Nicolas Sarkozy l’avait faite commandeur du Mérite, distinction rare pour les gens de culture. Dans ce parcours taillé avec un génial sens de la navigation, Brigitte Lefèvre sert son art. […] « La danse, dit-elle, c’est l’art du rebond, ancré dans la vie même. En faisant le don de l’espace et du mouvement, elle permet d’être plus que ce qu’on est. C’est un art très important, une autre forme de pensée, une autre manière de s’interroger, de se relier à la musique, au silence, aux arts plastiques. »« J’ai aimé, lâche Christian Lacroix, à qui elle a fait costumer de nombreux ballets, son côté chef scout ou directrice de pensionnat résolvant chaque matin les problèmes des éclopés, des malades, des distributions à redistribuer. » Un parfait profil de ministre de la Culture, en quelque sorte…

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