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L'art en procès

5 min

“250 millions de dollars, c’est le prix de Mural on Indian Red Ground, un des chefs-d’œuvre du peintre américain Jackson Pollock. Début mai , pouvait-on lire dans Libération , à son retour du Japon, où il avait été prêté au musée national d’Art moderne de Tokyo, le tableau avait été saisi par les douanes à l’aéroport de Téhéran pour obliger le ministère iranien de la Culture à régler des impayés. Après négociations, l’œuvre a finalement été rendue intacte au musée d’art contemporain de Téhéran.“

« Je me sens trahi. » C’est le cri du cœur du collectionneur américain Jonathan Sobel, administrateur du Whitney Museum, qui a déposé le 4 avril dernier une plainte contre l’artiste William Eggleston, nous informe le magazine Beaux Arts . “Il lui reproche de faire baisser la valeur de sa collection en réalisant des tirages numériques grand format de certaines de ses photographies « vintage ». Des œuvres qui ont fait un tabac en vente publique chez Christie’s il y a quelques mois. « La valeur commerciale de l’art est la rareté et si vous produisez davantage, les pièces perdent de leur valeur », s’est justifié Sobel, qui possède 190 œuvres d’Eggleston estimées entre 3 et 5 millions de dollars. « Une poursuite sans fondement » pour l’avocat du photographe, qui a déclaré au Wall Street Journal que « l’impression d’œuvres anciennes dans de nouveaux formats relève des droits de l’artiste ». « Un débat passionnant » selon Didier Brousse, de la galerie Camera Obscura à Paris. « Parler d’original en photographie est très difficile. C’est presque une question insoluble. Quand on connaît l’histoire de la photographie, on sait qu’un cliché peut donner lieu à différentes interprétations, différentes œuvres. Je crois surtout que Sobel désapprouve sentimentalement le nouveau parcours d’Eggleston. » L’éternel querelle des anciens et des modernes, en quelques sorte , estime Beaux Arts . A suivre.“

D’autant plus à suivre que, comme le raconte le dossier du numéro de juin d’Arts Magazine , « L’art en procès » , la judiciarisation des polémiques artistiques font partie intégrante de l’histoire de l’art. Ce sont ainsi parfois dans les tribunaux que se dessine une définition de ce qu’est l’art, comme le raconte Sabrina Silamo. Au départ, c’est encore une histoire de douaniers. “A l’occasion d’une exposition organisée par Marcel Duchamp à la Brummer Gallery de New York, en octobre 1926, l’œuvre intitulée Oiseau dans l’espace, signée de « l’inventeur de la sculpture moderne » Constantin Brancusi, est taxée par le service douanier à 40% de la valeur déclarée. Un montant estimé en fonction de la matière brute utilisée (socle en bois, métal et pierre) et non pas de la valeur artistique. Ainsi, selon la législation américaine, l’ Oiseau – appartenant au photographe Edward Steichen – n’entre pas dans la catégorie des œuvres d’art, exonérées des droits de douane depuis 1913 (article 1704 du Tariff Act de 1922).

Les autorités disposent alors d’une définition très précise d’une œuvre d’art, et notamment d’une sculpture : celle-ci doit être taillée à l’imitation de modèles naturels et en respecter les proportions elle doit aussi être originale et ne pas avoir fait l’objet de « plus de deux répliques ou reproductions ». Toute initiative artistique n’appliquant pas ces principes n’est pas de l’art.

Informé de cette injustice, Brancusi écrit à Duchamp. Il souffle à son ami l’idée d’une exposition visant à prouver que la série des Oiseaux est le développement de son travail et non pas une démarche commerciale. Mais l’artiste dadaïste a un autre projet : il décide de faire appel, choisit l’ Oiseau de Steichen comme pièce à conviction et, entouré de toute l’intelligentsia artistique, s’apprête à défendre l’avant-garde.

Octobre 1927 : le procès s’ouvre. En jeu, la libre circulation des œuvres. Les dépositions s’enchaînent. Brancusi, appelé à la barre le 21 novembre, révèle ainsi le processus de fabrication de cet Oiseau. D’une première ébauche taillée dans le marbre, il réalise un moule en plâtre dans lequel il coule le bronze. Une fois le bronze sorti de la fonderie, commence alors le travail de polissage à l’aide de limes et de papier émeri.

Le 28 novembre 1928, le juge rend son verdict. Brancusi gagne sur toute la ligne. Concernant « la ressemblance avec le modèle, en l’occurrence avec un oiseau », il répond « qu’il peut exister une conception de la sculpture et de l’art, allant au-delà d’une représentation purement réaliste et imitative des objets ». Concernant la différence entre artiste et artisan, il reconnaît à Brancusi – grâce aux témoignages de nombreux esthètes dont le directeur du Brooklyn Museum of Arts, William H. Fox – le statut de sculpteur professionnel. Concernant la notion d’œuvre d’art, il admet que la seule fonction de cet objet « beau et de lignes symétriques » est esthétique. Conséquence de ce que Constantin Brancusi qualifiait de « brouhaha » juridico-médiatique : l’œuvre est admise en franchise, le sculpteur est remboursé de ses frais et le jugement fait jurisprudence aux Etats-Unis. Le lendemain de cette victoire, une photo de l’ Oiseau s’étale dans les journaux américains, accompagnée de cette légende ironique : « It’s a bird ! ».“

Le dossier « L’art en procès » d’Arts Magazine nous apprend aussi comment, “en décembre 2010, la commission européenne classa Hall of Whispers, une installation de Bill Viola, dans la catégorie des lecteurs vidéo et des haut-parleurs, et Six Alternating Cool White/Warm White Fluorescent Lights Vertical And Centred, une sculpture de néons de Dan Flavin, dans celle des appareils d’éclairage mural.“ Pourquoi ? “Pour une histoire de gros sous ! Le déclassement des œuvres d’art remplit le panier de l’Etat : si la taxe appliquée aux œuvres est réduite, celle appliquée aux « ustensiles de cuisine et équipements hospitaliers » – qualification donnée par les douanes américaines à l’ Oiseau dans l’espace de Brancusi – permet de récupérer auprès des galeries et des maisons de ventes aux enchères entre 15 et 20% de TVA selon les pays de l’Union européenne.

Toute la difficulté consiste à classer correctement les œuvres non figuratives ou conceptuelles, une tâche rendue d’autant plus ardue que l’inculture en matière d’histoire de l’art des experts des institutions douanières ou juridiques est grande.“

Tous les douaniers ne s’appellent pas Rousseau…

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