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L'artiste par lequel le scandale arrive

7 min

“Face aux réactions du public, le Leopold Museum de Vienne, en Autriche, a entrepris de masquer une photo de Pierre et Gilles, Vive la France, nous apprend une brève du Figaro. Elle montre trois footballeurs en tenue d’Adam symbolisant la France « black-blanc-beur ». Un ruban rouge dissimule désormais le sexe des trois sportifs. Le cliché est [pourtant] présenté dans le cadre d’une exposition intitulée « Hommes nus ». Le Leopold abrite la plus grande collection d’œuvres d’Egon Schiele qui ont aussi choqué en leur temps.”

Ce n’est pas en France, n’est-ce pas, que ce genre de mésaventure pourrait arriver. Quand on s’appelle Pierre et Gilles, en tout cas. C’est plus compliqué quand on s’appelle Mounir Fatmi. “42 ans, plasticien marocain, il vit entre Tanger, Paris et Los Angeles. Il est l’artiste par lequel le scandale est arrivé en France , écrivent Valérie Duponchelle et Valérie Sasportas, à nouveau dans Le Figaro . Par deux fois en une semaine, ses œuvres, pourtant allégoriques et souvent douces de forme, ont créé la tempête. Au Printemps de Septembre à Toulouse, son installation vidéo sur le Coran s’est retrouvée projetée, par une simple erreur technique, sur les trottoirs de la ville. Foulée par mégarde par une piétonne, elle est devenue « blasphématoire » aux yeux d’une frange radicale de la communauté musulmane locale. La vidéo a été retirée de la manifestation d’art contemporain peu désireuse de violences. Deuxième choc à Paris, avec Sleep, autre vidéo de Mounir Fatmi. Salman Rushdie y dort, comme le héros underground du film de Warhol. L’Institut du monde arabe (l’IMA) a retiré cette œuvre jugée « trop sensible » vis-à-vis du monde musulman, de sa rétrospective « 25 ans de créativité arabe » qui [ouvrait le 16 octobre] au public.

« Ce qui me gêne énormément, c’est que cela se passe en France, et non au Maghreb ou en Arabie Saoudite. Je ne suis pas choqué quand cela arrive dans un pays qui apprend à peine la démocratie », a répondu aussitôt au Figaro cet artiste conceptuel, jusque-là perçu comme un pacifique œuvrant avec tact en sa terre brûlante de contradictions. « Il y a une crise de foi des religieux ici », s’inquiète cet homme qui navigue sans cesse entre trois cultures. « Quand je prends la Bible ou le Coran, je sors le livre de la sacralité. Les religieux pensent qu’ils sont les seuls à avoir le droit d’ouvrir ces livres. Mais il y a aussi les artistes, les historiens, les scientifiques, les journalistes qui ont ce droit », dit l’artiste qui veut « explorer les limites du sacré ».

Mounir Fatmi ne se limite pas à l’islam. Son œuvre Glaçons d’eau bénite qui trempaient dans le whisky, lui a valu des lettres d’insulte en terre catholique, à la Biennale de Venise 2006. Religion d’Etat ou symbole de la nation, la limite est parfois ténue, floue, tout aussi dangereuse : la même année, son installation Les Printemps perdus où des balais remplaçaient des drapeaux, à Dubaï, était retirée. On se souvient de l’émoi soulevé par Maportaliche/Ecritures sauvages, plus offensive par son allusion directe au viol d’une jeune femme par le Groupe islamique armé (le GIA) pendant la guerre civile algérienne des années 1990, de l’artiste algérien Mustapha Benfodil. Indignation du public aux Emirats, censés être plus ouverts au débat laïc, censure de l’œuvre à la Biennale de Sharjah en 2011 et licenciement brutal de son directeur, Jack Persekian. « Mounir Fatmi n’a pas été censuré. C’est un abus de langage et une polémique démesurée pour un fait classique dans toute exposition », se défend Aurélie Clemente-Ruiz, directrice des expos à l’IMA et co-commissaire avec l’Egyptien Ihab El Laban, de la rétrospective en cause. « Regarder dormir Salman Rushdie pendant six heures ne nous a pas semblé pertinent avec notre thématique, plus positive et tournée vers l’avenir. Nous en avons discuté avec lui en juillet, décidé de prendre une autre de ses vidéos sur Les Temps Modernes . Pourquoi ces cris aujourd’hui ? », souligne la jeune historienne de l’art. Elle rappelle que l’IMA a payé la production Sleep et aussi montré l’hiver dernier l’exposition qui a mis le feu en Tunisie pendant le Printemps des Arts, débouchant sur la vindicte des salafistes, violences populaires et censure brutale.

Les deux toiles incriminées, de Mohamed Ben Slama et de Meriem Bouderbala, montraient, l’une, une femme quasi nue avec un arrière-plan de barbus, l’autre, des fourmis sortant du cartable d’un petit garçon et formant le nom d’Allah. A propos de Mounir Fatmi, Aurélie Clemente-Ruiz met en avant « l’ego des artistes, aussi brûlant que la question des religions ». Mais concède que la diplomatie s’impose dans ce lieu parisien où règne un non-dit inhabituel pour l’art contemporain : « On ne cherche pas la polémique, il s’agit d’ouvrir les yeux, pas de radicaliser tous les propos et les œuvres. L’islam n’est pas toujours en guerre, les artistes peuvent en dire autre chose, voir les choses d’une manière moins centrée sur l’Occident, ses peurs et ses fantasmes. »

L’art revendique toutes les libertés, estiment cependant en conclusion nos consœurs du Figaro, y compris celle de refuser l’ordre divin. Au nom de l’islam ont été saccagées avec la même rage ignare la bibliothèque du Caire et sept des seize mausolées de saints musulmans, merveilles de Tombouctou, dont le culte a été jugé païen par les djihadistes du groupe armé Ansar Dine (Les défenseurs de la religion). Un autre débat ?”

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