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L'ayant droit et le chapitre 7

8 min

« Les ayants droits ont-ils tous les droits ? » C’est la question que pose dans La Croix Sabine Audrerie en titre d’une enquête consacrée à « la fonction subtile endossée par le légataire testamentaire » .

« Veuve abusive, fils indigne et gigolo avide »… L’avocat spécialisé dans le droit de la propriété intellectuelle Emmanuel Pierrat préfère utiliser l’humour pour évoquer la gestion posthume de l’œuvre d’un écrivain par ses légataires testamentaires , écrit notre consœur en Dispute. Il faut dire qu’il rencontre, dans l’exercice de son métier, nombre de cas épineux : exploitation d’une œuvre bloquée, contrôle excessif de l’image, marchandisation du nom… Dans son livre Familles, je vous hais ! (publié chez Hoëbeke), il a choisi de ne recenser que des cas célèbres sur lesquels il n’a pas travaillé lui-même. Ceux-ci sont édifiants : Maria Kodama, la veuve de Jorge Luis Borges, connue pour régner en despote sur la postérité du maître, qui bloqua son édition en Pléiade et intenta de nombreux procès à qui lui semblait diffamer son rôle Eva Gabrielson, compagne de l’écrivain suédois Stieg Larsson, à qui la famille dénie le droit de gérer ses inédits Paule Thévenin, psychiatre proche d’Antonin Artaud qui archiva écrits et dessins à sa mort contre l’avis de la famille qui l’avait laissé croupir à l’asile Stephen Joyce, le petit-fils zélé de James Joyce, qui s’arroge le droit exclusif d’exploiter l’œuvre de son grand-père, lançant aux universitaires : « Vous n’êtes que des joyciens, je suis un Joyce ! »

Et une nouvelle polémique agite cette question autour de l’héritage de Louis Aragon (je vais y venir). « Certains ayants droits se comportent pourtant extrêmement bien, explique Emmanuel Pierrat. Ce sont souvent ceux qui ont l’avantage de ne pas porter le même nom que l’auteur. Certains qui ne le portaient pas finissent par le raccrocher au leur avec le temps. Problématique est la tentation d’en faire une source de revenus, en sortant des inédits faibles des tiroirs. Le vrai danger est de devenir un héritier professionnel. »

Cette fameuse polémique autour de l’héritage de Louis Aragon, que mentionne Sabine Audrerie, fait depuis un mois les délices d’Internet. Ainsi de Daniel Schneidermann, sur son blog Arrêt sur images , qu’héberge Rue89 . “Mais non, on ne censure pas seulement les séries télé dans les bureaux anonymes des télécrates , écrit le par ailleurs chroniqueur médias de Libération . On censure aussi dans les meilleurs maisons. Par exemple, la maison Gallimard, éditeurs de père en fils.

On va célébrer en décembre le 30e anniversaire de la mort de Louis Aragon. Des festivités sont prévues. Au nombre de ces festivités, la parution du livre d’un fou d’Aragon, Daniel Bougnoux, Aragon, la confusion des genres, chez Gallimard. Dans ce livre, il y avait un chapitre 7. Et dans ce chapitre 7, le souvenir d’une anecdote du dernier siècle.

Un été, dans le midi, le jeune Bougnoux rend visite au prestigieux poète. Lequel l’attire dans sa chambre d’hôtel. Aragon disparaît dans la salle de bain. Et [là, Daniel Schneidermann] emprunte le récit de la suite à Pierre Assouline [qui a lui aussi relaté l’affaire sur son blog La République des livres ] :

« Lorsqu’il en émergea à nouveau, précédé d’une forte odeur de vaseline, le nageur à crinière blanche en peignoir et maillot de bain avait fait place à une drag-queen en cache-sexe rouge vif, lourdement fardée, qui se présentait pour se faire défoncer. »

Spécialiste d’Aragon (il a dirigé la publication de son œuvre dans la Pléiade), Bougnoux remet son manuscrit à Gallimard , reprend Daniel Schneidermann. L’éditeur promet de ne pas le montrer à l’exécuteur testamentaire d’Aragon, Jean Ristat. Et, courageusement, s’empresse tout de même de le lui envoyer, comme le raconte aujourd’hui Bougnoux lui-même, triste et furieux. Et Ristat s’oppose à la parution du chapitre 7.

Pour quelle raison ? Personne ne le saura sans doute jamais. Non pas la peinture de l’homosexualité assumée du poète après la mort d’Elsa. Le secret était éventé depuis longtemps. Il n’a d’ailleurs jamais été un secret, Aragon, même avant la mort d’Elsa, multipliant les indices de confusion des genres, comme dans ce beau « Vise un peu cette folle et ses souliers montants ».

Mais sans doute plutôt parce que Ristat lui-même apparaît, passablement ridicule, dans le chapitre en question. Gallimard n’ayant pas le courage de s’opposer à Ristat, le livre paraît donc sans le chapitre 7.”

Jean Ristat s’est tout de même expliqué sur sa démarche, dans un communiqué cité par Sabine Audrerie dans un encadré de son enquête de La Croix . Pour l’ayant-droit d’Aragon, l’essai de Daniel Bougnoux « a paru en même temps que le dernier volume de la Pléiade. Il a accepté de retirer un chapitre que j’ai jugé diffamatoire tant à mon égard qu’à celui d’Aragon. Rien ne l’empêchait de le publier dans une autre maison d’édition. Pourquoi dans ces conditions a-t-il choisi de crier à la censure au moment de la sortie de son livre ? » , s’interroge-t-il.

“Oui mais voilà , poursuit Daniel Schneidermann sur Arrêt sur images. On est « à l’ère d’Internet », comme on dit. Le chapitre 7 est donc disponible sur BibliObs. Vous pouvez courir le lire, et gratuitement, car l’objet du buzz est forcément gratuit. Vous ne serez pas déçus , assure le chroniquer, il est bien conforme au « teasing ». Pas de tromperie sur la marchandise.

Résultat : bien des internautes ne liront que celui-ci, voyeurs comblés de la vieille folle fardée, qui s’exhibe dans une chambre d’hôtel. Pour un nombre indéterminé de lecteurs qui n’en connaissent rien d’autre (mais oui, il y en a), Aragon restera ce souvenir ridicule et flou de faux cils et de vaseline. Et Gallimard, le synonyme d’une instance bureaucratique, « soviétoïde » et anachronique.”

Ça sert peut-être à ça, finalement, les ayants droit…

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